31 mars 2009
LA LECTURE INTERDITE
Fréquenter les cours du soir trois fois par semaine en plus de mes études secondaires (voir «Une lueur à l'horizon», 23 mars) me fatiguait mais je ne
l’aurais avoué pour rien au monde. Je craignais que maman prenne des mesures, c’est-à-dire qu’elle mette fin à la sténo-dactylographie pour laquelle je me passionnais.
J’avais mis toute mon ardeur à dessiner et retenir ces petits hiéroglyphes .Voir comment on pouvait, par exemple, résumer « Tout le monde », « En ce qui concerne » « Chemin de fer » et bien d’autres en un seul trait me fascinait ; mais c’étaient là des raccourcis qui s’appelaient d’ailleurs « exceptions » .Les autres signes devaient se lier entre eux pour former le mot. On y arrivait peu à peu, écrivant d’abord « Je me lève » en quatre traits de crayon, ou encore « Je me lave », exactement semblable au précédent ; le contexte nous précisait s’il s’agissait de se « lever » ou de se « laver ». Et puis le fait d’avoir ma sœur comme professeur m’amusait un peu. Personne ne s’en doutait. Et elle n’était pas plus indulgente envers moi, au contraire. De sa voix douce mais ferme, elle disait : « Lorraine, un peu de silence, s’il vous plaît »...Et Loraine cessait de parler à Emma, sa compagne de banc, âgée de 19 ans et qui lui racontait ses amours ! Une année s’écoula. J’eus « Grande distinction » pour la sténo et « Distinction » pour la dactylo. Mes doigts malhabiles pour la couture l’étaient moins pour la dactylo, mais je n’avais pas encore acquis la vitesse souhaitée.
Un jour, maman m’attira dans la lumière et me dit : « Tu as une petite mine, toi. Tu lis trop ! »...Je lis trop ! .. C’est vrai que le soir, dans mon lit, j’emportais le livre loué chez le bouquiniste, ou le magazine de mon frère. Ou encore le « Marie-Claire » que ma sœur achetait chaque semaine et nous passait après l’avoir lu. Apparemment, ce n’était pas raisonnable... Je venais d’atteindre quatorze ans, je suivais ma seconde année du soir, la lecture était ma seule distraction, mais maman (pour mon bien !) décida que c’était terminé : plus de livre dans la chambre, lecture autorisée le dimanche après-midi, tous devoirs scolaires accomplis.
D’abord, j’éprouvai un sentiment de révolte. Mais très vite, je cherchai une solution. Je montai me coucher sans livre pendant une semaine et je ruminai. La solution m’était apparue, si aveuglante qu’elle me saisit moi-même ! Mais pour la réaliser, je devais m’organiser. Et c’est à cela que je réfléchis pendant ces quelques jours: puisqu’on me défendait de lire, c ‘était bien simple, j’écrirais !...
PASSANTE
30 mars 2009
PRINTEMPS
J’ai vu le printemps. Il se prélassait dans les yeux du chat étendu au soleil, il sautait sur l’aile d’un oiseau bavard qui m’avait de bonne heure éveillée et s’activait sous ma fenêtre en de mystérieux labeurs ; il s’étonnait dans le regard d’un petit enfant et sur les branches gonflées de l’arbuste. Il était aussi dans le soir et dans le refrains lancinant d’un accordéon caché je ne sais où et qui étendait sur les prairies sa complainte nostalgique.
J’ai vu le printemps dans les rues. Là il flânait en robe claire
et allumait des cheveux fous.
J’ai enfin trouvé le printemps en moi ; il me donnait envie de partir dans les bois et d’être neuve et d’avoir des chansons pour tous les jours. Et ce bout de printemps qui jouait à cache-cache avec le soleil, je vous le raconte pour le partager avec vous.
LORRAINE
28 mars 2009
MALE ET FEMELLE...
J’avais reçu un couple de mozambiques et je les soignais avec amour.
Ils sifflaient gaiement dans leur cage et leurs trilles m’assuraient qu’ils étaient heureux. Heureux ? Voire !...
A y regarder d’un peu près, je constatai vite qu’indubitablement le chef, c’était ELLE. Elle, qui se précipitait sur la mangeoire à peine regarnie ; elle, qui buvait allègrement l’eau fraîche, repoussant de tout son plumage le mâle qui se hasardait ; elle encore qui, accrochée à la branche de millet suspendue aux barreaux, se goinfrait au maximum sous le regard penaud de LUI. Il obtenait les restes, s’en contentait et je me demandais toujours si c’était l’amour ou la crainte qui le rendaient si soumis.
Lui, s’approchait quand je m’approchais ; elle me toisait de son petit œil brillant, n’escomptant de moi que la mangeaille et apparemment pas les mots doux dont je les gratifiais. La cage était installée sur un guéridon dans le salon ; je pouvais les voir de mon bureau en me penchant un peu. Et je les entendais chanter, sans bien démêler lequel avait le plus beau trémolo.
Un jour de printemps, le sifflotis monta, grimpa, s’amplifia en roulades et roucoulades comme je n’en avais jamais entendu. Je me dis que le renouveau les inspirait et continuai mon travail. Une heure plus tard, mon petit-fils vint me rendre visite. Il traversa le salon et me lança :
- Tiens, il y en a un qui s’est fait la malle...
Je me précipitai : la porte de la cage était grande ouverte et la fenêtre aussi... Interdite, je regardai le petit mâle :ii continuait à chanter et n’avait nullement l’intention de s’enfuir, lui, il prenait simplement possession de « sa » cage! Libéré, ayant choisi de rester alors qu’elle avait pris la clef des champs, il enchaîna trilles et vocalises, et désormais, maître chez lui, s’installa confortablement. Nous eûmes des échange complices, il s‘épanouit en célibataire heureux. Jusqu’au jour où arriva mon chat Milord. Ma fille accueillit donc le mozambique qui s’adapta aussitôt, continua ses chansons, se régala de millet et nous conforta toutes les deux dans la certitude qu’il vaut mieux être bien, seul, qu’à moitié bien à deux. Ma file avait eu avant moi un couple de mozambiques. Il avait fallu les séparer, la femelle rossait le mâle et il avait des blessures à la tête et au flanc...une fois seul, il s’en remit et vécut encore seize ans !... J’en déduis tout à fait logiquement, que l’homme fort, chez ces petits oiseaux, c’est ELLE !
Vous avez un avis ?
PASSANTE
27 mars 2009
L'AVANCEE EN AGE (8)
10 novembre
J’ai encore trop d’énergie pour arrêter tour à fait le travail. J’ai donc opté pour ce qu’on appelle « le travail autorisé » qui permet l’activité sans dépasser un montant imposé. Cela me permet des moments de détente et des heures d’activité. J’arrêterai tout à fait quand j’en sentirai le besoin.
Je m’avance doucement dans la retraite comme un navire sur une mer calme. Je le sais bien que c’est un pas vers la vieillesse mais je n’arrive pas à m’en affliger. Vieillir n’est pas une usure mais un cheminement. On ne sait pas quand ce qui nous amusait la veille a cessé de nous plaire. Il ne s'agit pas d’un renoncement mais d’un détachement. Il en est de multiples, de ténus, de sérieux. Je n’en ai pas fait la compte.
La vie prend d’autres couleurs. Je regarde plus attentivement le ciel d’hiver zébré de
mouettes, je sens passer la minute où les pies s’appellent d’un arbre à l’autre et elle me comble. Mes joies sont moins explosives, je riais beaucoup étant jeune, mais je goûte des bonheurs perdus que je ramène à moi rien qu’en fermant les yeux. Je peux ainsi avoir 20 ans et retrouver le col ouvert de Maurice sur son cou brun, son profil droit bien dessiné dans la clarté de printemps, la certitude de son amour.
Il est près de moi, les cheveux gris et la peau mate, les yeux marqués par la vie, un pli d’amertume au coin de la bouche, peu expansif mais présent, quotidien, ne me quittant guère, lisant à mes côtés le Voltaire ou le Pascal qu’il lisait déjà, jeune homme. Ses évasions, il les trouve dans ses lectures. Sa vie lui suffit car nous franchissons ensemble, jour après jour, les étapes qui mènent à la dernière heure.
Le signe le plus perceptible, celui qui ne trompe pas et stigmatise l’âge est la pensée de la mort. Je n’y échappe pas. Quelquefois avec sérénité, je l’évoque comme un aboutissement normal, l’issue naturelle d’une vie active et même comme un repos auquel j’aspire confusément.
Un cycle s’accomplit : la vie. Il lui faut une fin , la mort. Tout est bien. Mais quand je me mets à compter, l’effroi me gagne : comment, dix ans encore, peut-être moins, cinq ou six, ou quelques mois ? Mais je n’ai pas fini ! Mais je n’ai pas tout dit ! Mais je veux voir mes petits-enfants grandir et arriver en leur épanouissement. Las ! Qui sait ?..
Je n’ai pas de mélancolie. Le souvenir demeure en moi et j’aime mieux rester dans la mémoire des miens comme un sourire, non comme une plainte. J’ai toujours beaucoup pensé à maman et je la revois en robe écossaise où le rouge éclate, ou dans un jaune fleuri et lumineux qui teintait de soleil sa peau délicate et fine. Elle ne me quitte pas. Je l’ai plus présente dans mes pensées quotidiennes qu’au bord de sa tombe qui me semble si déserte et si étrangère.
Je voudrais qu’on m’aime ainsi plus tard, comme une ombre amie
et que je sois dans la conversation ou dans une photo qui rappellent des anecdotes et ne gênent pas, ne dérangent guère. La mort est peut-être aussi une présence invisible à côté de ceux que nous avons beaucoup aimés. Je me plais à le croire. Et pourquoi me tromperai-je ?
Maurice et moi nous n’en parlons pas ensemble. Cet instant-là, je le redoute. Car il nous fera mal à tous les deux. Si je pars la première, que fera-t-il ? Et si c’est moi, que deviendrai-je ? On veut bien mourir, mais on ne veut pas se quitter. O dérision !
PASSANTE
26 mars 2009
LE TEMPS SE FAIT LEGER
Le temps a une forme, dont il change par caprice. Du moins mon temps à moi. J’ignore comment se comporte le temps des autres, c’est leur affaire et aussi leur secret.
Le mien aime la fantaisie. Il se maquille, tourne une mèche autour de son doigt, va à petits pas, baguenaude. Il ralentit dans les chemins du parc, s’attarde au cri d’un oiseau, s’assied parfois sur un banc et se récite un poème.
Forcément, je le sais. Il m’arrive de le presser un peu :
- J’ai du travail, arrête de flâner, viens…
Il opine. Il a bon caractère. Même, pour m’aider, il regarde sa montre et me dit l’heure. Il calcule un peu, pas beaucoup , il n’a jamais été mathématicien. Il va jusqu’à m’installer à mon bureau et à faire silence, pour me complaire.
Puis, plus tard, un frissonnement de lumière me sort de l’utile, du nécessaire. Le temps sérieux s’est écoulé, l’autre revient, plein d’idées de chocolat, de biscuits anglais,
de douche tonifiante, d’huiles essentielles. Il range avec moi les écharpes et les foulards, les essaie, fait la moue. Il chuchote :
- Ce pull de l’an dernier n’a plus de forme.Si tu le donnais à Ginette qui n’en a pas non plus ?..
J’essaie bien de réagir, de le morigéner, mais il est subtil et me glisse entre les doigts. Il regarde la pendule, il dit qu’il a une petite faim, une faim légère comme lui, il refuse l’embonpoint alors nous choisissons ensemble une belle tomate, un œuf dur, un peu de fromage et un verre de vin.
Et je peux vous affirmer qu’après cette collation à deux, le temps est léger, de plus en plus léger…Non, nous ne vidons pas la bouteille.
LORRAINE
Illustration papillon: Cretivity+ThmotyK
25 mars 2009
J'ECRIS EN ROSE
J’écris en rose
Surtout n’en doutez pas
C’est la moindre des choses
Que dessiner son cœur
Le mien a des couleurs
Du bleu, du blanc, du rose
Il glisse sur le noir 
Un bruissement de fleur
Il soulève la couche
De brume et de souffrance
Il instille en silence
Un gramme de gaîté
Vingt-cinq grammes d’espoir
Une pincée d’amour
Et de beaux souvenirs
Le rose sait y faire
C’est un baume divin
Le planter dans son cœur
C’est choisir pour toujours
La joie d’un arc-en-ciel
J’ai enfoui dans ma poche
Du bleu, ça va sans dire
Et du rose à foison
J’en mets à mon corsage
J’en mets à mon jupon
J’en mets dans un sourire
Pour tous ceux qui m’approchent
J’écris en rose à mes amis
A mes amours, à moi aussi
Quand je dépose mes soucis
Et le soir venu
Je m’endors en cueillant des roses
Dans mon cœur un peu biscornu
LORRAINE
24 mars 2009
AH! LES PERRUCHES!...
Jean avait deux perruches. L’une s’envola un jour qu’on avait négligé de refermer tout à fait la porte. En tête-à-tête avec l’abandonnée, Jean se sentit malheureux. Il songea à lui rendre un compagnon, s’en fut vers le Marché aux oiseaux ; le marchand l’ayant convaincu qu’il était inhumain de les séparer, Jean ramena un couple. Le trio bouda, échangea quelques injures ramagées, se fit les griffes sur le dos l’un de l’autre, puis finit par sympathiser.
A quelques jours de là, Jean se laissa tenter par l’échoppe d’une foire et gagna...une perruche. Sa maisonnée au complet, je le vis radieux. Il commença alors à méditer une volière, cloua, scia, tandis que ses pensionnaires, alignés, épiaient les progrès.
Ils ont des problèmes de circulation : l’un va vers le grain, les cinq autres, dans un bruit d’ailes, se poussent, se tassent, s’échelonnent pour lui laisser le passage. On en retrouve dans le bain, un autre la tête en bas, faisant de la balançoire sur le trapèze, le tout ébouriffé et jacassant. Ils dorment où ils peuvent et entrouvrent de temps en temps un œil féroce pour lorgner le voisin agité qui choisit ce moment pour roucouler des romances ou se donner un peu d’exercice sur la barre. Ils s’expulsent mutuellement de la mangeoire et tandis qu’au fond du jardin la volière s’élabore, je les entends qui encouragent, d’une voix rocailleuse et criarde.
LORRAINE
23 mars 2009
UNE LUEUR A L'HORIZON...
Je le rappelle, ma sœur aînée avait seize ans de plus que moi et elle avait eu la chance de choisir les études pour lesquelles elle était faite. Mon père vivait, elle était douée, elle devint donc professeur de mathématiques. Son diplôme lui ouvrit les portes d'une grande firme de parfums où elle devint secrétaire de direction. Elle y resta jusqu’à son mariage. Puis elle resta au foyer pour élever ses deux garçons. Quand Jean eut 3 ans et Roger presque deux, elle songea à reprendre un emploi, postula celui de professeur de sténo-dactylo en cours du soir à la Ville de Bruxelles, réussit l’examen haut la main et commença en septembre. Elle enseigna donc trois fois par semaine, de 18 à 21 heures, aux garçons et filles qui s’ étaient inscrits.
J’avais 12 ans à l’époque, j’étais une jeune tante qui s’occupait un peu des bébés pendant que maman préparait leur souper et leur coucher. C’était la seule façon pour ma sœur de reprendre sa profession, son mari chef-cuisinier, travaillant tard dans la soirée.
Si je raconte cet épisode c’est qu’il influença fortement mon avenir. Le lundi, le mercredi et le vendredi j’avais pris l’habitude de rentrer chez ma sœur aussitôt après l’école. Maman arrivait plus tard et quand j’avais fini mes devoirs, je me plongeais dans les romans d’Alexandre Dumas, repérés dans la bibliothèque.
« Tu es trop jeune », disait maman, « ce ne sont pas des livres pour enfants ».
A quoi ma sœur rétorquait :
« Laisse-là, il vaut mieux qu’elle lise que s’ennuyer. Et puis, Dumas, ce n’est pas grave».
Tout y passa : « Le comte de Monte-Cristo », « Madame de Montsoreau », «Ascanio », « Le collier de la Reine », « Les trois Mousquetaires », « La Reine Margot », « La tulipe noire », « Le vicomte de Bragelonne »,Vingt ans après », « Les Quarante-Cinq »...et j’en oublie certainement. Je n’ai sans doute pas tout compris, mais je m’envolais dans le monde imaginaire et plus que jamais, je me disais : « Je serai romancière ! »...
Je voyais pourtant que je n’en prenais pas le chemin. Je continuais à coudre ( mal !) et à étudier (bien !). Rien de neuf à l’horizon. Et comme j’arrivais au bout de la collection de livres de ma sœur, je commençais à m’ennuyer quand les enfants étaient au lit et que maman et moi attendions son retour. Nous repartions vers 22 H. et rentrée chez moi, je m’endormais comme une souche. Ma sœur nous parlait quelquefois de ses cours, de ses élèves et j’y prenais de l’intérêt. Une idée germa, devint impérieuse : comme je ne serais jamais couturière, si je devenais sténo-dactylo ? L’idée s’imposa comme une évasion. Et l’année de mes 13 ans, je demandai à maman de suivre les cours de ma sœur.
Elle me regarda, saisie.
- Tu parles sérieusement ?
- Oui, j’aimerais beaucoup.
Ma sœur objecta :
`
- L’âge d’admission est 14 ans. Je ne crois pas qu’on t‘accepterait.
-Tu pourrais demander au Directeur. Il t'apprécie beaucoup, suggéra maman.
Le Directeur réfléchit à son tour puis accepta. Mon frère Jean, mon tuteur, avait de son côté son mot à dire, mais il se réjouit plutôt de mes dispositions studieuses. Cela impliquait que j’étais décidée à travailler sérieusement. Et à la rentrée, pour la première fois, j’accompagnai Elisa aux cours du soir.
PASSANTE
22 mars 2009
LE CHEMINEMENT DU SECONDAIRE
Maintenant que j’en ai terminé avec les primaires, je reviens aux études secondaires où je les avais laissées, c’est-à-dire en première année section « coupe et couture ». J’eus 13 ans en avril et quelques mois plus tard, une « Satisfaction » en couture mais une « Grande Distinction » pour les cours généraux.
Pour me récompenser de mes résultats scolaires, maman m’offrit des sandales et pour la première fois je pus choisir. Je lisais les magazines de ma sœur aînée, je connaissais la mode et c’est d’un œil sagace que je repérai tout de suite une sorte de cothurnes bleues, qui rehaussaient la marche et dont les fines lanières entouraient la jambe jusqu’à mi-mollet. Devant mon regard implorant, maman abdiqua ; elle n’aurait certainement pas choisi ce modèle, qui lui paraissait excentrique, peu pratique et qui aurait la vie courte : « C’est un déjeuner de soleil », me dit-elle, résignée. Mais je sortis du magasin chaussée et triomphante, grandie de trois centimètres et empressée d’aller faire les courses. C’est d’un pied léger que je fis le chemin, fière d’attirer les regards des garçons, pur la première fois, me sembla-t-il.
L’un entraînant l’autre, je regardai mes cheveux d’un œil critique. A l’époque nous n’allions pas chez le coiffeur sauf pour un coup de ciseaux, nous n’avions pas de permanente, nous étions « sages ». Mais j’en avais assez des cheveux raides et tous les soirs, je les enroulai à ma façon dans des bigoudis. En l’espace de deux ou trois jours, j’acquis le tour de main. Mes cheveu bouffèrent autour de mon visage, je les maintins avec des peignes et je perdis mon visage de fillette. Sœur Jeanne-Marie, qui était jeune et avait été notre institutrice de 6 ème primaire, surveillait ce jour-là la récréation et m’appela d’un signe : « Lorraine, vous êtes bien joliment coiffée, mais ce n’est pas une raison pour arriver en retard le matin... ». Et elle me laissa aller avec un sourire taquin. Néanmoins je me le tins pour dit et fis vraiment mon possible pour arriver avant le dernier coup de cloche...
C’est vrai que je passais du temps devant le miroir...J’étais entrée dans l’adolescence.
X X X
Je n’en avais pas fini pour autant avec mes démêlés scolaires. A la salle de couture, je n’allais pas aussi vite que les autres ; il m’arrivait souvent de recommencer un point de piqûre, de défaire une encolure que le professeur, Melle Marguerite, lassée par ma maladresse, cousait à ma place. Pendant ce temps, la surveillante, sœur Luce, me faisait un signe de son doigt en crochet et j’allais m’asseoir à côté d’elle sur l’estrade ; elle me passait le livre destiné à nous édifier et je commençais la lecture. Nous connaissions par cœur la vie de Ste Thérèse pour l’avoir entendue trois fois la même année. J’avais un malin plaisir à sauter des paragraphes (et même des chapitres !) quand je voyais sœur Luce dodeliner de la tête en une courte sieste. Les autres étouffaient leurs rires, même Melle Marguerite qui tentait en vain de rester sérieuse.
J’avais une autre façon de passer le temps : avant de confectionner un vêtement (blouse, petit ensemble d’été, manteau trois-quart), le professeur le taillait en papier de soie et l’épinglait sur le mannequin en nous expliquant les grandes lignes du travail puis quand nous avions taillé et faufilé le tissu, elle m’appelait : « Lorraine venez ici ». Je passais derrière le paravent pour me déshabiller, et en ressortait vêtue du modèle ébauché. Melle Marguerite ajustait une pince, soulignait une emmanchure, montrait comment reprendre l’ampleur d’une manche, épinglait un col tailleur ou un pli plat. Je tournais, je défilais, je m’amusais. Je ne me faisais pas d’illusions : je faisais le mannequin parce que j’étais mince sans doute, mais surtout parce qu’il importait peu que je voie ou non les détails qui intéressaient si fort mes compagnes. De toute façon, je n’en tirerais guère profit. Melle Marguerite était résignée une fois pour toutes à me donner un coup de main, navrée de m’avoir dans sa classe tout en m’aimant bien.
Elle fut notre professeur au cours des quatre ans pendant lesquels je restai dans la section. Je lui dois le goût des jolies robes, la façon de s’habiller selon son propre style et le souvenir des défilés de fin d’année devant la Sœur Supérieure, chacune dans la toilette couronnant notre apprentissage et recevant un mot aimable en récompense.
PASSANTE
21 mars 2009
LA MODE ARRIVE. FEU!!!
(J'ai écrit ce billet après avoir feuilleté un magazine de mode. Un modèle surtout m'a fait frémir. C'est une réaction à chaud!)
X
Il faut innover, innover encore, aller plus loin, plus loufoque, plus absurde, plus décoiffant. Plus atroce.
Atroce ? Vous vous étonnez. Cette sorte de robe en maille de verre imite pourtant l’homme bardé d’explosifs, non ? Ces doigts que le mannequin se fourre dans les oreilles, cette bouche affolée miment l’infernal éclatement, la mort déchiquetée, je ne me trompe pas ?
Quelqu’un a inventé ce modèle, l’a porté en lui, l’a mûri. Quelqu’un qui se réjouit déjà du succès de son audace. Quelqu’un qui a perdu de vue ce qu’il est en train d’incarner : l’horreur vivante. Quelqu’un qui, dans l’extase de la création, a perdu ses repères, tendu vers un seul but inévitable et foudroyant : le succès, qui sur le podium, récompensera sa traduction du monde.
Car, n’en doutons pas, la robe « Bombe » explosera sous les pplaudissements. La mode « Bombe » se rencontrera dans les salons, les galas, les lofts, les expos, les rallyes, les soirées branchées, les escaliers, les escales et les départs. On la portera noire pour tous les temps, verte pour faire glauque, rouge si l’humeur est à la fiesta et blanche pour les jeunes filles.
Les coiffeurs vont s’emparer du rasoir. Qui n’a pas sa petite coupe militaire ? Et les perruques vont refleurir quand, lassées d’être soldates, les femmes viendront récupérer un air plus humain.
Vous souhaitez parfaire la tenue ? De longs coliers de perle dégoulineront sur l’armure que, par coquetterie, vous porterez à claire-voie, laissant passer un bout de sein. J’allais dire : un bout de chair, c’est kif-kif.
La mode arrive : vous êtes prêts ?
PASSANTE
