Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

26 juin 2009

LA VIEILLE DAME

    Elle a 77 ans mais bien portés, vous savez , le genre « dame » qui va encore au théâtre le dimanche en matinée et a même pris un abonnement.  Elle y rencontre son amie Yvette et après,  elles vont prendre un café place de Brouckère, au Métropole.

    L’été, elle met sa veste rouge  cintrée, une jupe blanche et avec ses cheveux blonds bien ondulés on lui donne dix ans de moins. Elle s’installe au parc, et bavarde avec M. Emile, ou Mme Charlotte, mais oui vous les connaissez, ils sont toujours là quand il fait bon, ne me dites pas le contraire !  M. Emile a une petite moustache grise, il a l’air d’un général en retraite, mais en réalité il était négociant en grains,  rue de la Circonférence, vous voyez où ? C’est un homme très courtois : « Il voudrait bien se remarier,  mais moi, j’ai eu assez d’un homme dans ma maison, il est parti, bon débarras ».

    Elle raconte son histoire calmement,  sans colère, sans chagrin. Ceux qui l’écoutent se disent « C’est dommage qu’elle n’a pas d’enfants ».  Elle marche dans la rue à pas lents, réguliers,  sans canne.  Elle est trop fière. Personne ne sait qu’elle a mal aux genoux. A quoi bon se plaindre ?


    On évite de lui demander ce qu’elle fera plus tard.  Plus tard, quand elle sera très, très vieille… Et puis, le soir de Noël, à la messe de 9 H. quand tout le monde quittait l’église,  elle a voulu voir la crèche de plus près. Elle s’est approchée et toute à la lumière des bougies et des guirlandes n’a pas vu l’estrade sur laquelle elle a buté. On s’est précipité.  A l’hôpital, c’était classique : col du fémur ! Elle ne se plaint pas.  Elle guérit doucement, très doucement.  L’assistante sociale vient la voir.  Non, elle n’a pas de famille ;  oui, elle ira en convalescence dans une maison de repos et de soins.  Après ?  Mais je rentrerai chez moi, bien entendu !

    Elle n’est pas rentrée chez elle.  Sa chute malencontreuse s’est mal remise.  Elle boîte.  Non, elle ne peut plus descendre ses deux étages.  Non, le médecin est formel : plus de paquets lourds, du repos,  du calme.  Votre cœur n’est pas si fameux que cela, vous savez…

    Elle est dans la maison de retraite,  une petite chambre au 3ème avec ascenseur. Elle regarde par la fenêtre. Il neige. Parfois, M. Emile ou Mme Charlotte viennent la voir.  Son amie Yvette téléphone quelquefois.  Elle vieillit.  Elle paraît son âge.   Les infirmières sont gentilles.  Le dîner est correct.  Non, elle ne va pas à l’ergothérapie ; non, elle n’aime pas tricoter. Elle regarde la télévision et s’endort.  Par contre, la nuit,  elle ne dort plus.  Alors elle pense.  Elle pense qu’elle marchait encore, au printemps dernier.  Et elle soupire.rose_orange

PASSANTE.

Posté par incarnat à 14:28 - LES GENS - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

mots peintures d'une fin d'existence, tracés avec précision et sobriété.
l'embêtant est la fin sans fin, avec tous ces désagréments.

Posté par lecouret, 28 juin 2009 à 09:28

l'inévitable fin

est toujours un mystère, cher Lecouret. Mais quand on a un caractère aimable, il est possible de s'adapter. Mis elle n'avait pas un caractère aimable!

Posté par Lorraine, 28 juin 2009 à 10:36

J'aime beaucoup ce portrait sans concession mais tracé avec humanité.

Posté par fabeli, 02 juillet 2009 à 07:27

Fabeli

Tu connais ce genre de personne, n'est-ce pas? Toi qui les regardes vivre...Amitié.

Posté par Lorraine, 02 juillet 2009 à 15:41

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