(Certains d'entre vous m'ont demandé de donner une suite à la nouvelle "Le secret d'Eugénie". Je n'avais pas la moindre idée de ce que je pourrais écrire! Puis, peu à peu, l'idée s'est fait jour et je viens de terminer le récit. J'ai modifié un peu (très peu) certains détails, mais Eugénie reste Eugénie! Je vous souhaite bien du plaisir!)

 XXX

     Non, elle n’est pas très jolie, Eugénie. Trente-cinq ans, peut-être un peu plus, la vie  monotone  de la pâtisserie à l’église chaque dimanche, de l’église à l’ouvroir chaque lundi et de l’ouvroir au lit. Seule. Oui, seule. Aucun galant n’a croisé sa route ou son regard ; quand ils la rencontrent, ils baissent les yeux. Parce qu’ils respectent sa vertu ou parce qu’ils évitent son sourire, engageant, certes, mais dont les larges dents saines ne savent ni minauder ni feindre la confusion. C’est une fille de bonne famille, sans aucun doute, mais qui ne sait ni imiter l’humilité ni  cacher  ce qu’elle pense. Elle a  de grands pieds et de grandes mains qui appréhenderaient bien par le collet le passant indifférent à qui elle dirait :

     - Je suis fille à marier, j’ai de l’avoir,  je cuisine parfaitement  et quand je suis nue, je suis magnifique.

     Magnifique, n’exagérons pas. Mais pas moche non plus, c’est vrai. Comment faire pour que les hommes s’en rendent compte ? Y a-t-il un secret ? Un secret ?!... Mais évidemment bien sûr !...

     Elle y pense toute la nuit, elle peaufine les mots, les mimiques et le lendemain s’en va prendre le thé chez son amie Emma. Emma, muette comme une tombe…. Alors, en confidence, elle lui fait part de ses « espérances », du côté de son oncle, M. le curé, qui n’en a plus pour longtemps, le pauvre !

      «  Et puis,  figure-toi, Emma, que ma cousine de Touraine, tu sais, celle qui a épousé le notaire de grand’Ry, m’a fait une dotation rondelette qui va au-delà de mes besoins »…Et Eugénie chuchote un chiffre.

      Elle n’invente rien ; tout est vrai. Mais jusqu’ici, elle s’était tue : c’était sa vie, ses affaires, son secret, quoi ! …Dès demain, elle en est sûre, ce sera le secret de tout le monde. Comment n’y avait-elle pas pensé ? 

     Elle attend. Elle a de la patience. Elle sait que la rumeur va à son rythme . Quelques jours passent, quelques semaines…Et hier soir, comme elle rentrait du salut, un inconnu l’a courtoisement abordée sous les arcades et l’a saluée. Et ce matin une corbeille où se mêlent les harmonies du rose et du blanc ! Une carte y est jointe : « Avec mon profond respect  - Aimé Joli » . Qui a griffonné en plus : « Je me présenterai chez vous à 5 H. ».

     Il en est 4. Eugénie pense que tantôt, il sera là, elle aura un demi-sourire et peut-être qu’il ne trouvera pas morbide de revenir en ami, prendre une camomille tous les soirs après le salut et, qui sait, il lui prendra peut-être la main, ou un baiser, ou...

XXX

     Aimé Joli est ponctuel. A 5 heures précises, il se présente devant une Eugénie aimablement distante, dont il remarque non la grande bouche mais les yeux amusés qui l’examinent calmement.

   - Elle me jauge, pense-t-il, un peu décontenancé.

   Il n’en montre rien. Et comme il se doit, il lui apprend ce qu’elle sait déjà (dans les petites villes de province les nouvelles vont vite). Nommé depuis cinq mois Receveur des Postes à Marsilly, il se sent fort seul ; il prend chaque soir ses repas au Café du Commerce, sur la Grand’Place, mais les conversations de comptoir l’ennuient vite et il rentre dans son petit appartement  meublé en attendant d’occuper la maison léguée par son oncle .

   - Vous le connaissez, peut-être ? Les Assurances Ledent, c’est lui…

   Eugénie opine d’un léger signe de tête. Elle écoute cet inconnu, de toute évidence un homme courtois,  désireux de prouver son honnêteté et son désintéressement. Il a des biens . Elle croisait quelquefois le vieux Monsieur Ledent, veuf sans enfant, dont les affaires étaient  florissantes. Une pensée un peu gênante l’effleure néanmoins  : elle a lancé la rumeur de son propre confort financier  et Aimé Joli a mordu à l’hameçon ! Par intérêt et certainement pas pour son charme… Mais  elle le reconnaît honnêtement:  il  ne serait pas arrivé jusque dans son salon si elle-même n’avait lancé l’hameçon ! Les voilà donc à armes égales !

    En femme pratique, Eugénie analyse la situation. Cet Aimé joli, d’apparence quelconque, se tient bien ; la parole agréable, le sourire sympathique, la petite quarantaine, très soigné, instruit, il pourrait peut-être lui convenir.

    Quand il prend congé, elle l’invite donc à goûter au jardin le dimanche suivant; il appréciera peut-être la fraîcheur de la tonnelle en cet été particulièrement chaud ?

robe 1913-bleu     Au cours de la semaine , Aimé Joli constate qu’il attend le dimanche avec une certaine impatience. Peut-être s’en étonne-t-il. Peut-être pense-t-il que sa quasi-solitude  lui joue des tours. Mais il reconnait que rencontrer Eugénie lui plait bien. Elle a un regard intelligent, des propos francs, rarement rencontrés dans les salons qu’il a fréquentés. D’habitude, ces dames ont leur « jour ». Invité il s’est vite lassé des propos frivoles ou venimeux entendus autour d’une tasse de thé. Il  n’apprécie pas les ragots, fussent-ils murmurés de bouche à oreille derrière l’éventail ! La franchise d’Eugénie tranche agréablement.

    Il revient donc le dimanche ; le jardin est superbe, mélange de couleurs et de parfums.  Sous la tonnelle, il fait bon. Eugénie a osé un col de satin rose sur sa robe noire et son teint clair en est tout illuminé. Certes, elle a une grande bouche, mais il voit surtout le sourire d’un visage qui cesse d’être banal dès qu’elle s’anime . Et ses  mains élégante ont  le geste gracieux et spontané, si rare dans les salons de province. Aimé Joli a l’impression d’une douceur aimable, qui s’abandonne un peu dans une conversation de plus en plus amicale.

    Quand il revint le dimanche suivant. Eugénie l’accueillit à la grille.  Elle portait une robe bleue ajustée, longue, aux manches ornées d’un volant plissé  au-dessous du coude.  Une robe qui  soulignait la minceur de sa taille et l’arrondi d’un joli buste .  Il lui offrit quelque  pâtisserie de « Chez Clémence », réputée pour ses succulents éclairs au chocolat. Leurs mains se frôlèrent et il bafouilla  en s’excusant, tandis qu’elle retenait un sourire. L’après-midi passa trop vite.  La langueur d’un crépuscule d’août les surprit sur la terrasse comme ils écoutaient au gramophone « L’heure exquise » et Aimé, s’abandonnant à la douceur du moment, fredonna le refrain à la mode.  Il avait une jolie voix tendre ; Eugénie se sentit étrangement émue.

   Et puis, Aimé Joli fut reçu chez Eugénie le mercredi, après la fermeture de la Poste. Ils apprenaient à se connaître.  Ils se découvrirent le même goût pour l’auteur à la mode, Paul Géraldy, qui savait si bien parler d’amour. Sur son dernier recueil de poèmes « Toi et Moi » il avait dailleurs fait imprimer en préface cette inscription si éloquente : « Si tu m’aimais et si je t’aimais, comme je t’aimerais ! ».  Un soir, Eugénie osa demander à Aimé de lui lire un poème de son choix.  Il n’hésita pas un instant, feuilleta quelques pages, annonça le titre : « L’abat-Jour » et d’une voix qui perdait peu à peu son assurance, il lut :

 « Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?

  C’est que voici le grand moment

  L’heure des yeux et du sourire

  Le soir, et que ce soir je t’aime infiniment »….

     Il n’avait rien prémédité, mais il l’avait dit.. Eugénie semblait bouleversée.  Il s’approcha un peu tremblant et l’attira doucement contre lui. Elle ne lui refusa pas leur premier baiser.

 

LORRAINE

Illustration choisie dans l'admirable collection "Femmes-en-1900.over-blog.com".