Anaïs sait lire.  A l’école, les mots l’intéressaient, elle les voyait comme de petits personnages drôles, se suivant sur les lignes du cahier. La demoiselle disait d’ailleurs : « Ecoutez, mes enfants, comme Anaïs lit bien ».  Et Anaïs rougissait.

         Dans cette classe d’élèves un peu rugueux, fils et filles de fermiers, elle semble diaphane. Ses lourds cheveux tressés la casquent d’acajou, elle mange sa tartine assise sur une marche, timide, ne parlant guère et repartant à 4 H. quand sa maman, la Marie, vient la rechercher en hâte. La Marie est coutière en chambre, elle coud tard dans la nuit, à la lumière vacillante de la lampe à pétrole. Anaïs n’a pas de père. Elle ne pose pas de questions.

         Anaïs avait douze ans quand la Marie mourut d’une pneumonie pendant le rude hiver de 1902. Les fermiers Panice l’ont prise comme bonne à tout faire, elle était trop jeune pour le travail de la ferme. Au moins, elle ne mourrait pas de faim ;

         Anaïs grandit. Quand le facteur apporte une lettre d’Indochine, le Père Panice lui demande de la lire. Elle a le cœur battant. C’est l’écriture de Pierre, le fils, son amour à elle, qu’elle ne dit à persone et qui n’en Jsait rien non plus, lui. Il la regardait à peine quand il la croisait dans l’étable où elle trait les vaches. Un jour, il l’a surprise lisant debout un pan de journal, entre deux fourchées de foin.

         - Tu sais lire, toi ?

         - Oui, M. Pierre

         - Tu as été à l’école ?

         - Un peu, M. Pierre

         - Si tu veux, j’ai un livre pour toi. Ca te ferait plaisir ?

         - Oh ! oui, M. Pierre.

         Il lui a tapoté les fesses et le lendemain il lui remettait un livre à tranches d’or :

         - Tiens, je ne sais pas si tu iras jusqu’au bout, c’est l‘histoire d’une fille de ferme...Je ne dis pas ça pour toi, mais tu verras, c’est bien. Guy de Maupassant, l’auteur, a un fameux talent.

         M. Pierre est reparti en Indochine et ailleurs. Il est commerçant international. Il revient très rarement. Une fois, son épouse l'accompagnait, belle, blonde, parfumée. M. Pierre est venu à l'étable, le soir, en cachette. Il est toujours gentil, mais il part si loin, si longtemps...

       Anaïs, épuisée, relit l’histoire de la Rose, qui fut abandonnée par son amant.

       Guy de Maupassant connaissait bien ses personnages. Le roman souvent feuilleté est ouvert à la page 180. Anaïs s’endort, les coudes sur la table.

         Elle s’éveille en sursaut. Titubante de fatigue, elle va vers le berceau. Il pleure.

         - Je viens, mon poussin...

         Oui, Guy de Maupassant connaissait bien ses personnages...

 

LORRAINE