Le rideau s’est levé.

     «  Et voici le célébrissime magicien Luis Enrico et sa charmante assistante Henrietta . Le pouvoir mental de l’un, la réceptivité étonnante de l’autre vous offriront ce soir encore un inoubliable spectacle. "

      Sanglé dans son habit noir,  le cheveu gominé, la manchette blanche, Luis Enrico surgit des coulisses, salue les longs applaudissements et, se tournant vers le fond de la scène, tend la main à la jeune femme qui s’avance. Henrietta porte une rose rouge sur sa petite robe noire, nul bijou, un sourire. Les projecteurs isolent le couple, le  spectacle commence.

      Non, je ne vous dirai pas l’adresse incroyable de Luis Enrico, les colombes sorties de ses -chapeau-magique-avec-la-baguette-magiquemanches, le mouchoir bleu soudain multicolore, les cartes qu’il manipule en jongleur, ni les couteaux qu’il lance en artiste, un à un, autour d’une Henrietta impassible debout contre le panneau dans lequel se fichent les lames à quelques millimètres du visage, du cou, de l’épaule, de tout le corps. Je ne vous dirai pas comment le public retient son souffle, avec quel soulagement, quelle clameur unanime il salue l’exploit et l’immobilité héroïque de sa « proie ».

      Tout cela vous le savez, vous étiez parmi les spectateurs , vous avez ressenti leur émotion. Et la vôtre. Mais vous n’étiez pas à Rio de Janeiro quelques mois plus tard, le soir où le couple afficha une grande première : « Luis Enrico fera disparaître sa compagne en un simple claquement de doigts ». Et ce soir-là, j’y étais, les hasards de ma profession m’ayant déposé là-bas pour une dizaine de jour, épuisants de rendez-vous et de chaleur humide.  On placarda des affiches dans toute la ville. Je revis le spectacle à peu près identique à ce que je connaissais déjà, attendant impatiemment le clou du spectacle.  Juste avant , une vingtaine d’hommes robustes firent ostensiblement la haie devant les coulisses, empêchant toute tentative de fraude.  Aucune issue possible, donc.

      La salle fut plongée peu à peu dans une totale obscurité. Des roulements de tambour annoncèrent l’imminence du tour de magie. Luis Enrico sortit de son plastron une rose rouge qu’il offrit galamment à Henrietta :

      « Pour vous souvenir de moi, là où vous allez, dit-il galamment. » Elle l’attacha à son corsage.

      Le tambour gronda pour la seconde fois. Luis Enrico claqua des doigts. Une lumière scintillante s’interposa entre la jeune femme et lui, une seconde, deux peut-être. Les lustres se rallumèrent. Le magicien saluait, mais la foule réclamait Henrietta. Bien sûr, elle avait disparu, mais le public, bon enfant, voulait applaudir l’héroïne, la voir reparaitre.  Luis s’inclina de bonne grâce. Et fit le geste convenu.   La même lumière scintillante, une seconde, deux peut-être et…Rien.  Les spectateurs, d’abord amusés, murmuraient. Et Luis, pâle, nerveux, multipliait en vain ses claquements de doigts.  Alors, une rose rouge sembla voler dans les airs et tomba mollement aux pieds du magicien.

      - Henrietta, cria-t-il, Henrietta, où es-tu ?..

      On la chercha partout. Elle n’était nulle part.  Ni dans les coulisses,l rose ni dans le plancher dont on souleva les lattes pour vérifier l’absence de trappe, pas davantage dans l’orchestre ou dans la salle. On ne la retrouva pas.  Certains crièrent au miracle, d’autres soupçonnèrent un enlèvement adroit suivi de rançon probable.  On soupçonna la lumière de l’avoir démoniaquement  consumée ;  on soupçonna Luis de ce crime.  Personne n’eut raison.  La lumière n’était qu’un pétard un peu sophistiqué, nul ne réclama jamais de rançon et seule la rose rouge tombée des cintres sembla prouver qu’Henrietta s’était envolée…

      Jusqu’où ? C’est toute l’énigme. Mais qui connaît les limites de la magie ?...

 

LORRAINE