("A la façon de Proust", telle était la consigne de Samedidéfi. Je me suis bien concentrée, mais Proust est très, très loin de moi. Je vais quand même y aller de ma réminiscence, essayer en tous cas, développer l'idée, m'étendre , envahir, analyser...Diabolique consigne!..)

XXX

     Hier sans raison me revint soudain en mémoire un refrain idiot et lancinant que les ondes de Radio-Toulouse lançaient jadis aux « chers auditeurs » juste avant le feuilleton du soir:

      « Je suis le Bonhomme en bois, mes meubles sont ceux qui plaisent, allez voir Boul’vard Barbès au coin de la rue là-bas….Ah ! ah ! Je suis le Bonhomme en Bois… »

      Et bientôt, machinalement, je me laissai emporter par le tempo. Il m’entraînait, il voulaitbonhomme bois

me dire des choses à n’en pas douter et accablée, ne sachant où j’en étais, j’allais ouvrir la télévision pour échapper à mon obsession quand je tressaillis. Un plaisir délicieux m’envahit, isolé, dont pourtant j’ignorais la cause ! Mais je savais qu’en cet instant rien ne valait cette émotion suprême, inexpliquée et pourtant intense, effaçant d’un trait ma fatigue, les aléas de la vie, les pérégrinations de mon âme.  J’étais soudain d’une essence supérieure, une joie puissante me portait, liée intimement au « Bonhomme en Bois » et me transcendait.

   Je me tournai vers mon esprit : allait-t-il me dire pourquoi cette extase, cet engouement imprévu, ce besoin de réentendre la musiquette source d’une féiicité qui pourtant semble s’amenuiser et que je veux passionnément faire réapparaître. Je veux revivre l’apothéose qui doit m’ouvrir d’autres portes, j’en suis convaincue. Je me concentre au prix d’un effort surhumain et je chante à mi-voix, en scandant bien les paroles « Je suis le Bonhomme en Bois, mes meubles sont ceux qui plaisent… ». Je fais le vide, j’entends une rumeur, un vague souvenir se dessine, je vais l’atteindre mais il m’échappe . O dieux ! arrivera-t-il à la surface de ma conscience, ce souvenir, ce rien, cette explosion insensée ?...

    Et soudain, une voix nasillarde me crie à l’oreille : « Et maintenant, chers auditeurs, voici votre feuilleton quotidien : « Le mystère de la Chambre Jaune… ». J’y suis, un bien-être immense m’enveloppe. J’ai six ans et j’ai peur. Ah réminiscences !

   Proust avait "goûté " sa madeleine; moi j’ai "entendu" le Bonhomme en bois. Ne sommes-nous pas néanmoins pareils, en égrènant nos "sensations"? .. 

 

 LORRAINE