(Au cours d'une journée entière à l'Atelier d'Ecriture, nous devions écrire une "Nouvelle" basée sur une illustration choisie au hasard. La mienne représentait un homme sérieux, presque rigide, bien habillé, ne trahissant aucune émoion, mais plutôt l'ennui. Je lui ai prêté vie, si on peut dire...Voici son histoire, telle que je l'ai ressentie! C'est long, et vous n'aimerez peut-être pas. Ah! j'oubliais: quelle que soit l'illustration, il fallait traiter le thème "Nuits Blanches"...

                                                                XXX                                                                                       

       Je suis ingénieur , pondéré,  raisonnable. La bonne aventure,  les horoscopes,  la voyance m’agacent.  Pourtant,  je suis bien obligé d’admettre que les yeux grand ouverts,  assis dans mon lit,  me pinçant la cuisse pour être sûr de ma conscience éveillée, « Ils » sont là.   J’ai donc été voir un psy. 

 

      Ses longues jambes le gênent sous le bureau. De guingois tous les deux,  nous parlons.  Enfin,  je parle.  Lui ne dit pas grand’chose.

 

     - Eh bien voilà,  docteur.  Je ne suis ni déprimé,  ni dépressif.  J’ai des visions, 

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c’est tout. Ils me rendent visite la nuit.  Attention,  je dis « ils »  mais ce pourrait bien être « elles »…

      Il lève un sourcil interrogateur.  Moi,  je rumine:

 

«Et surtout,  pas question du divan !.. Il m’examine en douce, il se dit : « C’est un drôle de coco :  cravaté,  la chemise impec,  droit dans son fauteuil…qu’est-ce qu’il veut au juste ? »

 

Il répète : « Elles ?.. » et j’enchaîne :

 

- Oui.  L’autre nuit,  des formes étaient embusquées à trois ou quatre,  dans le hall de nuit donnant sur ma chambre.  Pourquoi je me suis éveillé ? ..

 

     Je réfléchis. Le psy avance : " Un éclat de rire "

 

   - Non,   elles ne se permettraient pas…Comment vous dire ?  Vaporeuses,  de longs voiles indistincts,  elles semblent se taquiner,  oui,  c’est ça, se taquiner.  Elles s’approchent … Surtout  la plus grande, qui ricane,   me provoque.  Je suis gêné,  j’ai l’impression qu’elle va me montrer ses jambes.  Ce n’est pas convenable.    J’ai  un  mouvement de recul,  de colère aussi.  J’allume à tâtons.  Et,  à l’instant,  le hall redevient le hall,  banal et vide.

 

Le psy hoche la tête.

 

« Il se tait. Je l’impressionne,  peut-être ?.. Je sais que j’ai l’air d’un chef. Je suis sérieux, je ne souris pas souvent,  on me respecte.  Mais  ces esprits qui brusquement apparaissent dans mes nuits depuis quelques semaines, c’est illogique. »

 

- Vous avez une amie ? 

 

       - Oui.  Et hier,  elle m’a demandé en riant : « Tu es sûr que tu n’as pas une tumeur au cerveau ? ».  Comme si ça allait me rassurer !  Les femmes ont de ces trouvailles !

 

            « Cela me serait arrivé une fois ,  deux fois,  il s’agirait  peut-être d’un effet d’optique,  d’une déformation de la lumière filtrant au petit matin à travers les tentures mal fermées ou simplement d’un mauvais rêve.  Mais cinq ou six semaines  d’ombres voyageuses,  indiscernables dans la clarté,   je dis non ! Finalement,  je serais mieux sur le divan,  je ne verrais pas sa tête.  Il attend quoi, ce docteur ?  MA vérité,  bien sûr !  Mais où est la vérité ? »

 

            La consultation arrive à son terme.  Vite,  que je dise tout,  qu’il sache enfin.  Alors je me lance :

 

- C’est ridicule,  mais j’en arrive à faire le guet. Je ne m’endors pas  avant  leur visite. Quand,  soulagé,  je dis à voix haute : « C’est bon,  je vous ai vues, vous pouvez partir ».  elles partent.  Seulement…

 

- Seulement ?…

 

 - Quelquefois,  elles sautent un jour ou deux. Et moi je veille,  vous comprenez ?. Je  n’ose pas m’endormir. Si elle surgissaient à 4 H. ou 5 H. du matin, je n’arriverais plus à fermer l’oeil .  Or,  j’ai besoin de mes huit heures

 

Le psy toussote.   Il n’a pas l’air convaincu.  Il demande simplement : « Et vous ne voyez rien d’autre ? ».  Je sursaute.  Que voudrait-il que je voie de plus ? Je me couche tôt, je lis un peu puis dans l'obscurité, j'attends leur venue. Depuis qu'on se connaît mieux,  elles disaraissent parfois sans que je doive les en prier.

 

XXX                      

  

            Cette nuit,  elles tardent.  Je somnole sur mon bouquin,   ma lampe de chevet allumée; le chat dort au pied du lit. 1 Heure!  Je m’assieds brusquement,  tout à fait éveillé : dans l’appartement,  trois coups sourds retentissent comme un  lever de rideau. 

 

            Qui frappe ? Personne à ma connaissance.   Je ne rêve pas,  ça j’en suis sûr. Les coups  bien espacés,  bien distincts,  ressemblent à de lourds coups de bâton sur un plancher en bois. Mylord a le poil hérissé.  Il hésite,  puis se recouche.  Moi,  je me lève avec prudence et  à tout hasard,  j’empoigne ma canne de promenade à bout ferré :  s’il y avait un voleur ?   Par précaution,  je visite.  Personne.  Nulle part.  Rien.

 

Je m’effondre sur mon lit,   incapable de dormir.  J’ attends malgré moi  les ombres qui ne viennent pas et les coups qui ont cessé. ..  Je traverse la journée comme un zombie.  Le soir, assommé par la fatigue et un calmant emprunté à un collègue,  je m’endors.

 

L’appel des cloches  lancées à toute volée me casse soudain les tympans.   Le petit jour frappe  au carreau : quelle messe basse exige ce carillon triomphal ?  La tête me tourne,  je titube,  les cloches sonnent de plus en plus vite ;  excédé j’ouvre violemment la fenêtre…et le calme de l’aube arrête à l’instant la cacophonie :le bruit était dans ma chambre…Au burea, je suis préoccupé.

 

             « Je ne suis pas peureux, mais j’aime comprendre.  Or,  je ne comprends pasje ne comprends rien.  Si je cherchais sur Internet ?  C’est l’heure de pause,  on me laissera tranquille. Voyons voir… »

 

Fiévreusement,  je passe d’ « hallucinations » à « hallucinose » ;  de « rêve éveillé » à « apparitions ».  Un savant spécialisé dans la recherche des troubles du sommeil  analyse les  « hallucinations hypnagogiques ».  Des images, qui surviennent juste avant ou juste après l’endormissement,  des images colorées,  qui bougent et s’effacent. Mais le rêveur les aperçoit derrière ses paupières fermées.

 

             « Or, moi,  j’ai les yeux ouverts  et de plus,  il ne s’agit pas d’ images mais de  formes,  disons le mot, de fantômes .  C’est presque plus rassurant.  Un fantôme,  on sait qu’il ne fait rien,  rien  qu’apparaître.  C’est déjà pas mal. C’est plus que suffisant.  Mais les bruits,  alors là… »

 

XXX

 

 Et cette nuit,  comme mes visiteurs nocturnes tardent à venir,  étendu sur le dos,  dans la faible clarté de ma lampe de chevet,  je ne fais rien,  je regarde le plafond. C’est innocent,  un plafond,   peint en blanc,  neutre,  sans état d’âme.  Je me détends vraiment,  je vais dormir, j’en suis sûr. Et soudain, mon plafond  bleuit. Tout le plafond.   Un bleu sur lequel viennent  se greffer des e-mails,  à toute allure,  qui bougent et me transmettent,  je le jurerais, un message que je suis incapable de capter.  J’écarquille les yeux,  je me force,  je tends le cou mais impossible de lire,  pas même un mot.  Quelques minutes pendant lesquelles je sens mon cœur battre à grands coups,  puis tout s’ évanouit me laissant face  à mon plafond blanc.

 

            Des images hypnagogiques ? Tout le monde en a ou peut en avoir.  C’est scientifiquement explicable.  Les preuves sont là,  des savants américains et mexicains citent les auteurs qui se sont attachés à ce phénomène très banal, en apparence.  Mais une fois encore,  j’avais les yeux ouverts et  les images hypnagogiques,  comme un prélude au sommeil  vagabondent quand on a les yeux fermés.   Non.  Je vois aussi de la buée voletante,  rose,  et juste  à ce moment,  mon chat fait tomber de mon bureau voisin le paquet de feuilles A4 que j’y ai déposé tantôt.  Je maugrée entre mes dents : « Voyou,  qu’as-tu encore fait ? ». Et je me lève dans le but d’avaler une gorgée de wisky pour me calmer.  Milord dort sur le fauteuil.  Je le caresse distraitement.

 

- J ’ai voulu ramasser le paquet et…il était sur la table, docteur,  là où je l’avais laissé hier soir. Mais alors,  ce bruit de chute?  D’où venait-il ? »

 

Le psy ne sait pas.  Il me laisse parler.  Il note un mot de-ci,  de-là. C’est lui qui me reparle des esprits  et demande des précisions.

 

«-Je ne les reconnais pas. Ils sont emmitouflés mais diaphanes ; certains ont davantage de volume.  Je ne sais pas l’âge qu’ils ont ni d’où ils viennent.  Quelquefois,  j’ai l’impression d’un bavardage.  Ils ont l’air de se raconter une blague qui les fait rire,  car leurs voile ont des soubresauts de gaîté.  Parfois,  je n’en mène pas large,  je l’avoue. 

 

-  Nous disons donc qu’ils sont inoffensifs ?

 

- Ils en ont l’air,  en tous cas,  mais ils me font passer des nuits  blanches. L’autre nuit,  ils ont sonné à ma porte.  A minuit juste.  Je n’ai pas été ouvrir.  Je savais que c’était eux. Ils pouvaient bien passer à travers la porte puisqu’ils passent à travers les murs.  Ils n’allaient tout de même pas me faire lever pour les accueillir !

 

Le psy me regarde d’un drôle d’air :

 

- Vous en passez beaucoup,  des nuits blanches ?

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- A vrai dire,  je n’en connais plus d’autres.. ;

 

- Voyons,  résumons-nous.  Vous voyez des fantômes (femelles pensez-vous),  ou des ombres,  ou des esprits,  vous ne savez pas .  Vous entendez des coups sur votre mur,  des paquets semblent tomber sans raison mais en réalité ils n’ont pas bougé,  les cloches se déclenchent dans votre tête mais l’église est silencieuse.  Vous voyez des e-mails au plafond mais ils ne sont pas hypnagogiques…Mon cher Monsieur,  avant tout vous allez prendre des vacances.

 

J’en étais certain,  le psy ne me croit pas.

 

XXX

                            

Tantôt j’ai mis ma chemise amidonnée qui me serre un peu au col,  je devais assister au dîner des Kiwanis,  je n’en manque pas un.  Et puis,  j’ai vu dans le miroir   

                                … « un étranger vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère ».

Je sais bien que c’est du Musset. Mais est-ce ma faute à moi si je me suis vu dans le miroir et à côté de moi,  tout à fait pareil,  un autre qui avait aussi sa chemise amidonnée ?  Nous nous sommes regardés.  Je sais bien que j’ai l’air d’un chef,  je ne souris pas souvent. Mais maintenant,  depuis toutes ces nuits blanches,  je ne souris plus du tout,.

 

..« Docteur,  je suis venu sans rendez-vous,  je ne vais pas au Kiwani… Docteur,  suis-je fou ?..

 

 

 

LORRAINE