PREAMBULE

Ce petit texte m'est revenu me reliant au passé. Qu'il soit la transition entre un hier bien lointain et un demain dont nous ne savons rien.

 

1925

 

 

         Elles tenaient une papeterie, Amandine et Germaine Feuillet et officiaient derrière un long comptoir en vitres qui coupait le magasin longitudinalement.  Maman m’y acheta ma première ardoise, ses touches, un plumier, la bouteille d’encre, les buvards, les cahiers, l’essuie-plume et le taille-crayon. Elle faisait volontiers un brin de causette avec Mademoiselle Amandine qui, bien serrée dans son cache-poussière noir lustré de vendeuse, me semblait sévère, malgré le demi-sourire de ses lèvres pâles.  Son pince-nez, peut-être ? Ou ses cheveux gris en chignon ? Elle portait à la ceinture de grands ciseaux qui taillaient des feuilles de papier à dessin, pour les étudiants et des emballages-cadeaux.

         Mes yeux arrivaient à hauteur de la vitrine où s’alignaient des boîtes de compas, de papier à lettres mauve,, bleu, rose, des porte-plume réservoirs, des portemines, des albums pour cartes postales ou pour photos.

         J’aimais assez les causettes de maman et de Mademoiselle Amandine, je m’éloignais disertement et j’allais aux présentoirs de cartes illustrées. Quel rêve ! Une jeune fille pensive et ondulée tenait une rose et je pus bientôt lire « je pense à vous ». Mes frères aînés en recevaient de semblables et me les donnaient pour ma collection, sans deviner un instant qu’ils brisaient des cœurs avec insouciance.

         Quelquefois un client entrait, il achetait des timbres : « trois à 10 et deux à 5 ». Centimes, évidemment ! Mademoiselle Germaine s’empressait. Apparemment, la poste, c’était elle !

         Après le présentoir sentimental, j’allais aux scènes attendrissantes. Les chats étaient à la mode et les dessinateurs les croquaient habillés comme de grandes personnes, assis sur un banc ou, parfois, sur la lune d ’où ils annonçaient : « Je vous attends » , ou jouaient de la mandoline sous une fenêtre close. Puis, maman me prenait par la main. Une cliente parfumée entrait, mystérieuse sous sa voilette.

femme 1930 (monia

 

         - Du papier à lettres ? De luxe ? Certainement, Madame, nous avons un assortiment…

         Je partais à regret. Une odeur de crayon et de violette me suivait un instant, tandis qu’en fermant la porte la clochette tintait une fois encore.

         Les demoiselles Feuillet ont un jour fermé boutique. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues.

 

LORRAINE

Certaines clientes de Mesdemoiselles Feuillet avaient de l'élégance, de la classe. Mais elles, inlassables derrière leur comptoir, avaient ce sourire fatigué de deux soeurs travailleuses dont je n'ai pas oublié la bonté.