Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

07 décembre 2009

BROU L'ESPIEGLE (suite)

 

 Quel âge a-t-il? Je l'ignore . Il est jeune sûrement. Il a trop le goût des blagues pour avoir atteint le cap de la sagesse. C’est aussi un chat qui aime la difficulté. Ses tours de bouchons ont des variantes; quand j’enfile mes escarpins sans y prendre garde, j’en trouve un au fond, qu’il a glissé là, en prévision de Dieu sait quelle partie. Quelquefois il nous montre de quoi il est capable. lit_courrierIl tourne dans le salon, le bouchon entre les dents, comme s‘il effectuait un rite; puis il le dépose à l’intérieur de mon soulier, sur la cambrure et le regarde rouler jusqu’à la pointe. Tout le monde a bien vu? Alors, il fait le modeste et, content de lui, il nous lorgne; puis, prenant tout son temps, il enfile gracieusement sa patte dans la chaussure et la retire, coiffée du bouchon qu’il harponne de ses ongles aigus.

 

 Qui n’a jamais eu de chat ignore quel compagnon il peut se révéler aux heures de mélancolie. Il sait comme nul autre partager le crépuscule qui tombe sur la ville; d’abord il s’en vient de son long pas silencieux, puis saute sur les genoux et murmure un “Bé..bè?..” interrogatif qui veut dire: “C’est l’entre-chien-et-loup, tu n’aimes pas?” Mais je suis là, moi”. Sa voix douce et apaisante chevrote exprès, il glisse sa tête sous mes mains jointes et se love, comme un bébé-chat, pour faire semblant d’être faible et démuni. Dehors un train passe sur le remblai, pâles lumières rapides qui s’éteignent au loin. Sur le pavé, les talons claquent, un réverbère s’allume, puis un autre.

 

 C’est l’heure de fermer les rideaux, de secouer cette léthargie du crépuscule que le chat déjoue à sa façon, étendu de tout son long sur le tapis avant de s’élancer, imprévu et joyeux, en une glissade soudaine pour une boule de papier retrouvée par hasard et tout à coup si captivante!

 

 Il est passé, le “noir quart d’heure” aux forme incertaines. Le soir est là, vraiment, et le chat m’ayant distraite dcomportement du chate toute nostalgie, s’en va longuement contempler la rue obscure derrière le rideau, immuable comme une sentinelle.

 

PASSANTE

Posté par incarnat à 12:34 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

04 décembre 2009

BROU L'ESPIEGLE (suite)

 

 

 S’il y a des petits chats qui ressemblent à des peluches, des sophistiqués, des efflanqués, des hauts sur pattes et des pansus, Brou, lui, ne ressemble à personne. Tout noir, le poil brillant, l’oeil vert bien écarquillé, il est gros et lourd mais il aime rire. Il a d’ailleurs ses idées bien à lui sur la façon de s’amuser et me force, malgré moi, à les partager. Mais il est circonspect. Il a très vite compris que le matin, quand Maurice écoute les nouvelles en avalant son café brûlant, noue sa cravate en vitesse, vérifie une dernière fois le contenu de sa serviette, ce n’est pas vraiment le moment d’entamer une bonne poursuite, de lui attraper les pieds ou de s’accrocher au bas de son pantalon. Oui, il a essayé, mais le “Broû, s’il te plaît, reste tranquille” l’a rappelé au bon sens. Il sait maintenant qu’un homme pressés, on le tient à distance, et je le vois, impénétrable et auguste, assis sur l’appui de fenêtre, feindre l’indifférence. On croirait une potiche. En vérité, il attend son heure...qui est aussi la mienne.

 Broû est un facétieux. Sa farce préférée consiste à se cacher derrière un meuble, le fauteuil de préférence, ou dans l’angle de la pore; il s’y fait oublier. Moi, je me dépêche, je range un peu; mais il me guette, j’entends soudain une courte cavalcade, je veux l’éviter, mais non, il se hisse de bas en haut le long de mon peignoir jusque sur mes épaules, labourées d’égratignures, faut-il le dire! Là, heureux, il s’assied sur deux pattes et avec les autres, m’agace les cheveux.

 -Broû, descends, Broû, mon petit amour, qu’est-ce que tu vas prendre quand tu seras par terre...

 Il sait que je mens, il s’aplatit tellement bien sous le buffet qu’il en devient aussi mince qu’une feuille de papier et quand je me penche vers lui, je n’aperçois que son regard plein d’innocence feinte et le bout de ses pattes veloutées.

 Si Rita aimait la liberté et les rondes sur les murs du jardin, lui s’en moque. Ce qu’il aime, c’est la vie de famille. Lui et nous deux, c’est tout. Les autres, lchapeaues visiteurs, les amis, il les tolère mais d’assez loin. Quand ils viennent, il va s’installer près de la pore, comme s’il allait la leur ouvrir pour qu’ils partent et les examine sévèrement. Pafois, il pique un petit somme et s’esquive si on l’approche. Mais le soir, quand nous avons fini de souper, il nous présente son spectacle et ses tours de cirque.

 Les bouchons sont son péché, il en a deux ou trois en réserve, dans des coins qu’il connaît, où il les retrouve à son gré. Il en prend un dans sa gueule, puis s’en va à grands pas comme s’il partait en voyage et brusquement se ravise, s’arrête. Les deux ou trois bouteilles vides que je remise  dans une encoignure près de l’évier  l’attirent. Il en cligne d’aise et mesure d’un oeil effilé la joie qu’il va s’offrir. Mon colosse est un délicat. Il avance contre les bouteilles et d’une légère secousse du nez, il vous cale le bouchon dans le coin derrière, parfaitement imprenable. Puis, il s’assied, la queue autour des pattes et monte la garde. Il s’endort d’une paupière, se réveille sans bruit, baille en montrant son petit palais rose taché de noir et debout, comme vous et moi, d’une main experte repêche le bouchon. Moi, je m’accroupis pour le suivre, je jubile, et cette bouteille qui n’oscille même pas! Quel artiste, ce Broû!

 Modeste, il reprend le bouchon dans la gueule, mais je l’aime trop, il doit le savoir. Je le prends dans mes bras, je frotte mon nez contre son nez froid, il retient d’une patte contre son ventre noir l’objet de la lutte et m’écoute divaguer sans se plaindre, tandis que Maurice gronde avec douceur: “Allons, allons, les enfants...”. Puis, comme une fourrure, je mets Broû sur mon épaule et nous allons regarder au carreau, moi les rares passants, lui la nuit insondable.

 

PASSANTE (A suivre)

Posté par incarnat à 10:07 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

30 novembre 2009

BROU L'ESPIEGLE

 

   Monsieur Henri, tout le monde le connaît. Un rideau se soulève sur son passage, une main cogne au carreau. On l’arrête dans la rue, on lui fait signe, il est la providence des vieilles dames du quartier et s’en va d’un pas menu, qu’il vente ou qu’il pleuve faire les courses des isolés, des malades, des plus vieux que lui et des moins valides.

 L’été, en veston clair, l’hiver boutonné jusqu’au cou dans son pardessus de ratine, la casquette en coin, le filet à provisions bien en mains, notre retraité déambule. Bien sûr, je l’ai alerté quand Rita s’en est allée ; il connaît tant de voisinage qu’il aurait pu avoir des nouvelles de la fugueuse. Hélas, ses recherches furent aussi vainesî mais de nous être entretenus d’elle, nous en avons gardé une amitié qui va au-delà du bonjour. Entre amis de chats, on se reconnaît ; il en a deux, lui, «  des malins, des matous gros comme ça, de vrais pépères » qui n’en s’en iraient pa comme ma dévergondée, parce que l’air a un goût d’automne ou que le printemps pointe le nez !

 Bref, le temps a passé et nous arrivons doucement à l’hiver. Les soirées sont longues, le café d’à côté allume tôt et clair la rue en biais, jusqu’au trottoir d’en face ; parfois des rires résonnent tard, ou un air d’accordéon. Monsieur Henri ne va pas au café, mais il salue les tenanciers, comme aussi l’accorte patronne de la laiterie qui jouxte le bistro. Notre quartier est modeste et bon enfant ; il a ses joies et ses gens bien à lui, ses moineaux, ses pigeons, ses chiens familiers et, dans la lumière crue dessinée par la vitre des « Bons amis », vous ne me croirez pas, un chat !

 -Un chat noir, oui, Madame, un chat perdu certainement, qui dormait là, presque dans la rigole, par un de ces froids !...

 Monsieur Henri en tremble encore.

 - Et qu’avez-vous fait, Monsieur Henri ?

 - Vous pensez bien que je m’en suis occupé ! Je l’ai pris, emporté chez moi, mais quel raffut ! Mes deux malabars se sont dressés comme des chats sauvages ! Ils n’avaient pas honte, pensez-vous ! Ce qu’ils craignaient, c’était la concurrence, la pitance noir_Mel1st_Flickrà partager, la chaleur du feu…Ils m’ont fait une de ces vies ! J’ei enfermé le rescapé dans ma chambre, mais il ne peut pas rester là, vous comprenez ? Les autres lui feraient son affaire un jour ou l’autre et je me suis dit : »qui sème le vent récolte la tempete ». Alors, voilà, je dois m’en débarrasser, forcé contraint…

 Oh ! j’ai compris tout de suite ! Si monsieur Henri, ancien percepteur des postes, parle comme un livre, il a aussi l’art d’amener la conversation exactement là où il veut, c’est-à-dire à moi. Mais oui, il sait très bien que je me sens orpheline depuis le départ de Rita et il a pensé que…

 Moi aussi, aussitôt j’ai eu la même idée. Mais est-ce que je peux, d’un coup, comme ça, introduire un pensionnaire sans en parler à Maurice ?

 - Monsieur Henri, si vous veniez ce soir, après 7 heures, avec le chat perdu…Mon mari e verra et, comme je le connais, il ne résistera pas.

 Il ne résiste pas.  A 7 H. j’ouvre à Monsieur Henri, il porte sur son bras et soutient de l’autre main, un beau chat moelleux, tout fourré, qui nous regarde de ses yeux arrondis, un peu effarés mais sans un soupçon d’inquiétude. Il n’ pas peur, pas le moins du monde, c’est un chat qui a choisi la confiance. Je le reçois contre moi.

 - Eh bien, dit Maurice, qu’est-ce qu’on va faire de toi, mon bonhomme ?

 - Broû..ou..ou, miaule l’adopté.

 Parce qu’il dit « Broû.. » comme les autres disent « Mi-aw » ou « Mi-a-ou ». ils ont chacun leur langage, c’est trop simple de prétendre qu’ils baragouinent tous le même charabia. Celui-ci dit « Broû » et en même temps, c’est comme s’il déclinait son identité. Maurice le prend à son tour et lui gratouille le menton ; le chat lui prend le poignet entre ses deux pattes, délicatement, ongles rentrés pour avertir qu’il ne faudrait pas le serrer trop, l’agacer, l’inquiéter, le brusquer, accuser sa supériorité d’une façon quelconque : il a des griffes et, s’il fallait, il pourrait s’en servir. Mais Maurice sait tout cela d’instinct, il comprend les mimiques et les signes et calmement lui lisse les moustaches. Yeux fermés, l’air béat, le chat s’abandonne à la caresse. Monsieur Henri me regarde : nous avons gagné !...

 

PASSANTE (A suivre)

(photo: chat noir Mel1st (Flickr)

Posté par incarnat à 13:38 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [20] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

21 novembre 2009

UNE PENSION POUR TOMMY (Suite)

 

Désormais on vit Tommy, debout sur les pattes arrière, le nez au carreau, essaye d’attraper les mouches. Il sautille, tente de grimper le long de la vitre puis s’assied, dépité, comme un chat qui ne pense à rien. Le soleil pare sa toison de reflets fauves.

Madame Castille me hèle de sa fenêtre, gaie et bavarde :

- Vous avez vu mon Tommy ? Je le garde, vous savez, il est si gentil !

Elle le prend sur son bras, l’assied comme un enfant et lui, coquet, une patte sur le menton de sa maîtrese, tourne vers moi ses yeux verts sérieux.

- Je l’ai montré à mon amie, nous lui avons jeté des balles de papier et il les rapporte dans sa bouche, comme un vrai chien.

Le vrai chien n’en garde pas moins ses moments de chat. Je le vois sauter d’un seul bond sur la crête du mur et s’y prélasser, ventre au soleil en de félines paresses. Parfois, il s’aventure dans les jardins d’à côté et s’il tarde à venir, la voix de Madame Castille parvient jusqu’à moi.

Maintes fois aussi, je peux entendre un bruyant « Entrez donc, Chère Madame », suivi d’exclamations joyeuses et fortes, comme si elle s’adressait à une personne sourde. Intriguée, j’en sus l’’explication un matin, dans la rue, quand Madame Castille accourut vers moi d’un air complice.

- Vous me croyez bien tapageuse avec tous mes éclats ? Non, non, ne niez pas, vous m’entendez j’en suis sûre. Vous savez pour qui ?

- Non …

- Tommy ! C’est un petit indiscipliné et lorsqu’il part, j’ai beau appeler, il ne prétend pas revenir. Seulement il est très curieux et si quelqu’un vient me voir, il veut le connaître et se faire caresser. Il dore la compagnie. Alors, pour qu’il revienne, je crie « Entrez ! », je claque la porte de façon qu’il l’entende et devant la fenêtre ouverte je parle très haut. Cela ne rate jamais, mon Tommy accourt et hop ! je n’ai plus qu’à refrmer la fenêtre.

Je suis un peu éberluée mais je le cache. Cette chère Madame Castille ! De sa vie, elle n’avait connu chat si coquin, si futé. Mais tout s’explique, car elle sait à présent qu’il est de race américaine !

Je m’exclame, effarée : « Ah ! oui ? », soupçonnant ce charmant chat de gouttière d’être né dans une cave du quartier. Le ton de Madame Castille est docte :

- Vous avez vu comme il est bien tigré, n’est-ce-pas? Les chats d’Amérique sont ainsi, pas du tout ordinaires, beaucoup plus fins, plus racés. J’ai d’ailleurs trouvé Jeune_chatune photo dans une revue, une actrice tenait un chat dans ses bras, on aurait juré Tommy. J’ai découpé l’image et l’ai mise au mur.

Les jours passèrent. Nous eûmes des visites d’autres chats et des querelles rauques dans les buissons. Tommy savait se battre, hérisser son poil tout au long de son dos, s’aplatir en grimaçant et grogner des injures que les autres chats lui rendaient dans le même langage. Et arriva le temps des vacances. Madame Castille, qui souffrait des nerfs, partait chaque année à la campagne.

- Je vais chez des amis qui habitent une grande villa et je ne peux tout de même pas emporter Tommy, me confie-t-elle bouleversée ; Ils ont une volière immense qui est toute leur fierté. Vous y voyez Tommy à l’œuvre !

J’aurais bien proposé de le garder, mais nous partions aussi en août.

Quelques jours plus tard, radieuse, elle se pencha par-dessus la croisée.

- Mon amie connaît un monsieur seul dont le chat vient de mourir. Il en a beaucoup de chagrin, c’était son compagnon depuis dix ans. Mon amie lui a proposé d’héberger Tommy. Tout de suite, il a accepté. Je vais chez lui cet après-midi.

 

PASSANTE (A suivre)

Posté par incarnat à 16:26 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

19 novembre 2009

UNE PENSION POUR TOMMY


     Par-dessus le mur mitoyen, Madame Castille en peignoir violet me dit bonjour de sa fenêtre. Elle se penche un peu, ses yeux noirs aux paupières bistrées brillent dans son visage. Délicatement ridé.

    - Vous savez ce qu’il m’arrive ? Il y a un chat sous mon lit, un gros matou, j’ai vu ses yeux phosphorescents. On dirait qu’il se moque de moi. Dites, vous ne voudriez pas le déloger ?

 Elle a bien connu Rita et sait que les chats, moi, je les rechercherais plutôt. Mais elle, elle en a peur.

     J’arrive dare-dare ; Voyons, où est-il, ce colosse ? Je risque un œil sous le lit. Oui, il est là, couché sur le plancher, la tête sur les pattes pour autant que j’en puisse juger.

 - Viens, petit, viens…

 Le petit se rencogne davantage. Je fais des mines, je lui susurre des mots doux. Bernique ! Il m’épie. Doucement, je le touche avec un balai. Mais oui, igrisl a bougé. J’essaie encore, sans brusquerie. Il se décide. Il sort, que dis-je, il rampe sans hâte jusqu’au milieu de la pièce. Là, il s’arrête, lève des yeux étonnés et miaule faiblement. Un « ouin… » un peu nasillard d’enfant enrhumé. C’est un chat à la figure comique et tendre, au fin museau gris, qui s’assied dans le soleil et attend. Il a bien trois mois !..

    - Il ne vous mangera pas, Madame Castille. Voyez donc.

     Elle s’approche, un peu déconfite. Un gros matou ! Je le prends dans mes bras et il ronronne sans bruit, comme un chat de bonne compagnie.

    Madame Castille maintenant s’empresse. Elle sort une assiette à fleurs du buffet et y coupe promptement une aile de poulet avant de la poser par terre. Nous assistons au repas du fauve, il avale d’une traite, en glouton qu’il est. Puis, rassasié, sans demander son reste, avec toute la candeur de la jeunesse, il avise le fauteuil vieil or de Madame Castille, jue avec les glands et d’un bons leste, saute sur le coussin ; la tête enroulée dans les pattes, il ferme les yeux.

     Je regarde Madame Castille. C’est une autre personne.

 - Croyez-vous qu’il ait une maison ? Non, sans doute, ou il aurait cherché à fuir au lieu de se tapir sous mon lit.

 De fait, il est installé comme chez lui.

 - Tu es bien sans-gêne, mon ami, dis-je à l’intrus qui soupire dans son sommeil. Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

 J’ai bien ma petite idée : si je l’adoptais…Mais je n’en ai pas le temps. Madame Castille, un moment embarrassée, se décide tout à coup :

 - Maintenant qu’il dort dans mon fauteuil, ce petit chat ne me fait plus peur du tout. Penser qu’il pourrait encore avoir faim me fend le cœur. Je vais le garder un jour ou deux, le temps qu’il se remplume. S’il veut, il ira se promener dans les jardins, il connaît le chemin. Croyez-vous qu’il reviendrait si je l’appelais ?

 - Mais il n’a pas de nom !

     - Tiens, c’est vrai ! J’en ai connu un qui s’appelait Tommy, beaucoup moins beau que celui-ci d’ailleurs. Que pensez-vous de ce nom, Tommy ?

 - C’est original et vous ne risquez pas d’alerter tous les chats du voisinage à l’appeler ainsi. Va pour Tommy.


PASSANTE (A suivre)

 

Posté par incarnat à 10:04 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 novembre 2009

BONJOUR, RITA (Suite)

 Dès que la grossesse de Rita fut évidente, une question s’était posée : « Qu’allait-on faire des jeunes ? » ; Ce fut vite tranché : nous les donnerions. A qui ? Ca !.. « Qui veut peut », dit-on. Maurice rédigea une affichette affriolante pour la devanture du libraire ; le laitier, dûment averti, releva sa casquette sur le front, réfléchit un instant et assura : « J’ai peut-être ce qu’il vous faut ». Je vous en reparlerai ». J’en touchai un mot à mes amies, mais sans succès. Maurice entreprit ses collègues mais nu ne sembla se soucier d’adopter un chaton. Nous avions deux mois pour leur trouver une famille.

 

 Deux mois pendant lesquels ils grandirent, grossirent, sortirent de leur panier la tête la première, rampèrent sur le ventre en catimini, le regard fixe,  la queue frémissante, à l’affût du frérot qui passe par là, fréquentèrent consciencieusement leur litière comme Rita le leur avait appris dès leur naissance. Il y en avait partout de ces chatons se roulant en bataille fictive jusque sous nos pieds, suspendus aux brise-vues de la cuisine 2_jouent_balleavec des miaulements de triomphe, accrochés au couvre-lit dans la chambre, escaladant les dominé, paixescaliers, buvant les pattes dans la soucoupe sous l’œil compréhensif de leur mère. Deux mois épuisants mais gais, au cours desquels nous observâmes le dominant et le dominé, le premier toisant l’autre de sa puissance, le second, bonasse, souhaitant simplement la paix.

 

 Arriva enfin l’âge prévu pour les sevrer et les donner à leur futur maître. Une petite fille et sa maman répondant à l’annonce du libraire vinrent choisir le plus gros ; le laitier emporta le plus doux pour une cliente âgée à qui il tiendrait compagnie. Maurice emporta tant bien que mal le troisième pour la femme de ménage du « Face-à-Main ». Ils partirent ainsi vers leur destin, nous laissant désemparés et un peu tristes. Rita chercha vaguement dans les coins, miaulant plus par perplexité que par chagrin. Elle avait été une bonne mère, mais ils commençaient à la fatiguer et elle les renvoyait quelquefois d’une chiquenaude à leurs jeux d’enfants, pour s’en aller dans le soleil de juin vivre sa vie de rôdeuse indépendante.

 

 Quand Rita eut sa deuxième portée, nous reprîmes nos investigations. Cette fois, outre deux noirauds tachetés de blanc, elle mit au monde un superbe tigré, le plus matois, le plus agile de tous, usant de la voix et des griffes pour obtenir ce qu’il voulait, exigeant, poussant ses frères, toujours le premier à téter, le premier aussi à escalader les barreaux des chaises et à se retrouver sur la table. Ce petit démon était si attachant que je pensai un moment à le garder. Un menuisier qui disposait d’un grand atelier emmena deux chatons à la fois : « Ils chasseront les souris » dit-il. J’espérais que personne ne réclamerait le troisième, quand un jeune voisin de maman qui allait ouvrir un magasin de tabac se présenta. Nous le connaissions bien, il était doux, aimable et il adopta le tigré de tout son cœur.

 

 Maurice fut plutôt satisfait de retrouver la paix chez lui. Et Rita resta comme toujours, accueillante et oublieuse déjà de ses enfants dispersés.

 

 Quelques mois plus tard, passant devant le magasin de tabac, nous sommes entrés. Sur le comptoir, immobile comme un sphinx debout, un magnifique chat aux yeux verts toisait la clientèle. Il avait perdu son air mutin, conscient de sa beauté de chat de gouttière, il s’était bâti une petite vie enre son maître et la boutique.

 

 - Comment s’appelle-t-il ?

 

 -Tigra…Car c’est une fille.

 

 C’était aussi, à l’époque, une marque de cigarette ! Tigra s’avança délicatement sur le comptoir, posa sa tête sur la joue de son maître et lui donna un coup de sa langue râpeuse en ronronnant d’affection. Les chats des autres ont aussi leur histoire. Ici, manifestement, c’était une histoire d’amour.

 

PASSANTE (A suivre)

Posté par incarnat à 14:43 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

10 novembre 2009

BONJOUR, RITA (SUITE)

    Avait-elle besoin de partir neuf jours pour nous ramener trois chatons noirs éclairés de banc, exactement comme le prénommé Minou, leur père vraisemblablement ! Comment ils se sont rencontrés ? Comment, par-delà les murs hauts, les portes fermées, les autres matous rôdant et grondant, comment ont-ils fait pour se rejoindre ? Mystère de l’amour ? Choix délibéré ? Hasard ?

 

 Rita et Minou sont un couple désormais séparé, qui s’ignore. Elle repart encore, furtivement, humer l’air du dehors, me laissant la garde des chatons qui dorment, enlacés ou s’empoignent déjà en de joyeuses bagarres. Mais elle revient vite, les flaire et les retrouve.

 

 Les chattes, dit-on, cherchent la sécurité pour leurs petits. Rita n’avait-elle pas trouvé la sienne dans son panier habituel ?  Il paraît que le déménagement des jeunes est un acte hérité de la vie sauvage. Quoi qu’il en soit, rentrant un après-midi après le bureau, j’aperçus la porte du buffet entrouverte par une patte adroite et, sur le tas de serviettes de table, Rita et sa famille. Je les retirai doucement et les reposai en expliquant bien à la chatte que le nouveau coussin rouge placé dans sa couche était une gâterie plus confortable que mon vieux pull roulé en boule. Elle parut comprendre. Mais, le lendemain, rentrant à la même heure, je la surpris dans un exercice périlleux : comme elle avait coutume de le faire en temps ordinaire, elle sautait de la cuisine sur la véranda et de la véranda à l’appui de fenêtre de la chambre. Seulement, cette fois, elle transportait dans ses mâchoires, avec douceurhamac et par la peau du cou, son troisième nouveau-né. Comme en léthargie, il se laissait faire et pendouillait passivement.

 

 Je courus à la chambre : elle avait installé la nichée sur la descente de lit et les réunissant autour d’elle, en bonne nourrice, les allaitait pour les remettre de leurs émotions. A tout hasard, espérant lui faire plaisir et cesser ces pérégrinations, j’ai enlevé le coussin rouge du panier et remis à sa place le vieux pull que j’avais remplacé par des linges avant la naissance afin d’éviter les souillures. Rita, satisfaite, n’a plus cherché un autre nid.

 

 Elle repartit un soir d’été tout baigné de parfums, reparut quinze jours plus tard, tout en carcasse, sale, les flancs crottés, mais n’ayant oublié ni le chemin de notre maison ni son cri d’appel devant la fenêtre que je lui ouvris, le cœur étreint d’émotion. Sa troisième escapade ne nous la rendit plus. J’imagine que, partie trop loin à la recherche du Prince Charmant, elle s’égara.

 

 Quand j’entends dire que le chat ne s’attache pas à ses maîtres, je revois la petite bête douce et silencieuse qui égayait notre maison et j’ai pour elle la pensée chaleureuse que l’on réserve à l’amie disparue à jamais.

 

PASSANTE (A suivre)

Posté par incarnat à 06:11 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

02 novembre 2009

BONJOUR, RITA! (suite)

Le temps coule doucement. Rita était chez nous depuis quelques semaines, quand je la vis sur la crête du mur mitoyen, surplombant le jardin du bas, tendue comme un arc par la curiosité. Il faut dire qu'en dessous de nous habitent un petit garçon et un chat noir taché de blanc, tous les deux inaccessibles et enfermés dans leur univers. Je leur dis bonjour de ma fenêtre, ils ont tous les deux de larges yeux presque verts, des petites pattes dodues, une allure bonhomme. Quelquefois l'animal superbe, tel un pacha se vautre dans le soleil, et cligne la paupière, tendant l'échine, faisant mille grâces, s'endormant brusquement d'une paupière, tout en suivant, mine de rien, les jeux de l'enfant.

Jusqu'ici Rita n'avait d'yeux que pour l'horizon. C'est par là qu'elle s'en allait, ombre__Antoine___flickrgamine ou majestueuse selon son humeur et rien ne l'intéressait dans le jardin d'en bas. Jusqu'au jour où elle le découvrit. Rien ne motive aujourd'hui plus qu'hier l'intensité de son regard, sa mimique à la fois coléreuse et pourtant aguichante. Rien...du moins je le crois. Minou, assis confortablement, est un gars bien bâti, peut-être pas très malin et qui dévisage la fine créature d'un oeil où ne transparaît nul sentiment.

Ils restèrent ainsi un bon moment, puis le mâle s'en fut et rentra chez lui. Hésitante, Rita reprit sa promenade en maugréant, me sembla-t-il, des mots inintelligibles. C'est quelques jours plus tard que se déclencha la grande aventure. L'hiver rôdait sur les toits et les appels des matous nous cassaient les oreilles.

La chatte changea insensiblement. Inquiète, elle se traîna ventre contre terre, croupe relevée, baragouinant je ne sais quoi, ouvrant des yeux luisants, quémandant des caresses. Et soudain, un "Mia-ou-ou-ou" prolongé  sort de sa gorge, guttural, à la fois irrité et quémandeur. Je m'arrête, saisie. Elle recommence, saute sur l'appui de fenêtre, frénétiquement cherche la sortie. Ce soir-là, elle n'attendit pas mon mari comme elle le faisait toujours, debout sur l'armoire derrière la porte qu'il ouvrait. Etonné, il demanda: "Où est Rita?". "En chasse", dis-je laconiquement.

Le brave Minou, lui aussi, a senti son ardeur se réveiller. A tout moment, la voisine l'expédie au jardin, excédée par ses propos véhéments.

Février sent l'herbe humide. Il tombe une fine pluie froide, un réverbère au loin éclaire de sa flamme vacillante l'angle d'une maison. Des chats - combien? - hurlent à la lune, des bagarres s'entremêlent, des vociférations alternent avec des feulements menaçants.

Rita n'est pas rentrée cette nuit.

Elle ne rentre pas davantage le lendemain; penchée à la fenêtre, j'ai beau hèler, je ne vois rien. Eh oui, le temps est venu. Le temps des amours qui rendent sourdes aux appels des humains les petites chattes égarées.

Le coeur me serre. Il fait si froid dehors, qu'a-t-elle mangé, qu'est-elle devenue? Parfois, quand un coup de vent ébranle les carreaux, je me lève, pieds nus, pleine d'espoir: c'est peut-être elle? Hélas! Jusqu'où sa folie l'a-t-elle entraînée? elle a découvert le goût sauvage de la nature, ralliera-t-elle le foyer accueillant?

Maurice pose sa main sur la mienne: "Elle reviendra, elle retrouvera la maison, elle sait qu'on l'attend".

Car lui aussi l'attend, même s'il est moins démonstratif; la petite silhouette noire lui manque. Je le surprends fenetres_lampescrutant l'obscurité, prenant soin de laisser la fenêtre de la cuisine et celle de la chambre entrouverts quand nous allons dormir. La nuit, je m'éveille, je pense qu'elle est à, derrière les rideaux fermés, je la devine se faufilant jusqu'à nous, arrivant au grand galop comme elle sait le faire, le long du mur du jardin. L'aube grisâtre ne me la ramène pas plus que le grand jour ni le léger soleil de deux heures.

Et puis un matin...quelque chose bouge dehors, la croisée s'élargit juste assez pour laisser passer un silencieux chat noir tout efflanqué qui saute sur le sol et, de là, sur notre lit, fourrant son museau gelé dans mon cou. Puis, se précipitant, elle réveille Maurice, ronronnante comme un tambour, les pattes étendues sur le drape de lit qu'elle griffe sans vergogne, de contentement.

Elle est revenue! Après neuf jours d'errance, mouillée, squelettique et ravie, l'apaisement de la nature la ramenait chez nous. Elle se restaura abondamment, retrouva avec délices la chaleur du '"diable", s'endormir plusieurs heures d'affilée, puis redevint la Rita coutumière que rien, sembla-t-il, n'avait jamais troublée. La vie reprit, quotidienne.

PASSANTE (A suivre)

Photo: "Ombre" (Antoine - Flickr - Creative Commons)


Posté par incarnat à 10:00 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

31 octobre 2009

BONJOUR, RITA (suite)

Le lendemain matin, au bruit de mes pas, elle dressa la tête, entrouvrit les paupière, montrant le fil doré d'un regard circonspect, bailla ingénument et s'assit. Mon gilet tourneboulé lui plaisait sans doute, car elle s'y prélassa encore un instant avant de sauter sur le sol d'un bond silencieux.

"Miaw", dit-elle, vite et bien. C'est un ordre. Mais comme je n'ai pas tout à fait compris, elle répète "Miaw", impérieuse et, me semble-t-il, impatiente. Oh! elle ne grommelle pas comme un chat des rues: "A la soupe!", non, c'est une petite chatte fringante et bien élevée, probablement habitué à être servie. Et je al sers sur-le-champ, avec promptitude et déférence comme tous ceux qui croient avoir adopté un chat et se retrouvent, en cinq sec, son esclave...

Rita allait, dès ce matin-là, régenter en douceur mes habitudes. Elle fit avec sagacité l'inspection de la cuisine, puis rassurée, se frotta à mes jambes, tournant sur la pointe de es pattes, et je la pris contre moi. Un coup de sonnette la fit tressaillir et son échine se tendit.

- C'est le laitier, petite sotte!

Il passait encore en ce temps-là, ses bidons de lait frais dans une charrette tirée par un cheval. Quand je remontai, Rita assise sur l'appui de fenêtre, contemplait la maison voisine. Nous étions côté cour et de mon entresol j'apercevais ces paysages hétéroclites des faubourgs qui entremêlent des jardins exigus et des chemins de terre, des courettes ouvrant sur un atelier et juste sous moi, protégeant le rez-de-chaussée, la véranda qui 'accolait au mur mitoyen, puis le toit grimpant d'une grange voisine.

C'est par là que Rita prit la clef des champs la première fois que j'oubliai de fermer la croisée. Je poussai un cri d'effroi: "Rita!..."

Là-bas, trottinante, elle arrivait sur le sommet d'un hangar et s'apprêtait à grimper dans les branches d'un pommier que l'hiver avait dépouillé. A mon appel, elle se retourne puis n'hésite guère et enjambe d'un bond l'espace qui la sépare de l'arbre. Je me fais enjôleuse, l'appelle à voix feutrée d'abord,  à la fois inquiète et curieuse. Va-t-elle répondre? Tu parles!...Je viens de lancer pour la première fois ce nom auxquels les voisins s'accoutumeront, non sans en sourire...ou s'en moquer!

Le crépuscule nous la ramène par je ne sais quel chemin des écoliers, qu'elle emprunterait encore et encore pour nous revenir fidèlement le soir; sa fourrure sent les feuilles mortes, mais son regard de petite chatte nous dit l'affection la plus sereine. C'est notre chatte, la chatte du soir, qui nous tient dès lors compagnie malgré les appels félins qui montent sur les jardins. Sa grande jeunesse se contente de notre présence et quand, après souper, nous rejoignons l'étage où un salon exigu prolonge la chambre, sachant nos habitudes elle nous devance.

La vie d'un chat est faite de petites scènes répétitives qui tissent des liens, marquent des traces.Chat_Chinon Tout comme elle a plusieurs intonations de voix, des langages pour exiger son repas, demander la sortie, proférer des mots de tendresse ou au contraire refuser une main offerte, elle sait mettre de la hauteur ou de la distance dans nos tête-à-tête, mais aussi, parfois, combien de câlinerie et de grâce!

PASSANTE (A suivre)

Photo: MVH

Posté par incarnat à 13:37 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

28 octobre 2009

BONJOUR, RITA!

 Un matin de septembre 1945, Maurice et moi nous nous mariâmes. Il mit son costume bleu de 1939, un peu fatigué mais toujours élégant ; dans un complet de mon frère aîné, un ami couturier coupa un tailleur près du corps, parfait pour mes 50 kilos et nous eûmes l’incroyable chance de trouver, grâce à la mère d’une cousine éloignée, un appartement de trois pièces (deux au premier, une à l’entresol), au bout d’une rue modeste, surmontée par les talus du chemin de fer. En ouvrant nos fenêtres, nous voyions l’express Paris-Bruxelles (dont on entendait de loin le halètement monstrueux) et d’interminables trains de marchandises

 

 Nous étions insolemment heureux, comme on l’est à vingt ans au sortir d’une guerre, sans un sou en poche et meublés au petit bonheur la chance ; nous avions farfouillé dans les remises poussiéreuses des magasins de bric-à-brac, d’où provenaient une petite armoire en contreplaqué à l’air oriental, un solide bahut, une table de salon, un poële brûle-tout appelé « diable », une bibliothèque murale et un coffre capitonné qui servait aussi de siège. Une cuisine héritée du Fonds d’Aide aux sinistrés et une chambre de même provenance complétaient notre mobilier. Maurice entra comme secrétaire au « Face-à-Main », hebdomadaire paru dès le départ des Allemands, moi je m’étais inscrite comme intérimaire chez « Dactylo-Secours ». Rien ne manquait à notre bonheur. Du moins le pensions-nous.

 

 Un ami d’enfance de mon mari arriva un soir, tenant contre son cœur dans la poche intérieure de son pardessus, une petite chatte noire qui poussa la tête en miaulant et s'enfuit dans la cuisine.

 

-Je n’ai pas eu le courage de la porter au refuge pour animaux, conclut-il. C’était la condamner à mort. Alors, j’ai pensé à vous.

 

- Tu es bien bon, dit Maurice .

 

Je m’aplatis devant la cuisinière en céramique. Tout au fond, contre le mur, deux yeux effrayés me scrutaient.

 

- Viens, Rita, viens ma belle…

 

- Ce n’est pas un nom de chat, voyons, protesta Maurice

 

- Mais si, c’est le sien, maintenant. Viens, ma jolie.

 

Réticente, la jolie resta tapie. Inaccessible, sourde à ma voix, toute reculée contre la cheminée, sur la défensive et gardant ses distances.

 

- Si tu lui donnais du lait, tu ne crois pas ?

 

Le bon sens du mari, bien sûr ! J’ai approché la soucoupe. Elle s’est détachée de l’ombre, rampant prudemment à mi-chemin, avançant une patte, puis l’autre, l’œil effaré mais néanmoins gourmand. Nous retenions notre souffle. Elle aussi. Le temps de nous jauger, elle pencha résolument son museau noir dans le lait tiède et but à petites éclaboussures. Une goutte lui resta sur le nez tandis que, d’un pas glissant, elle s’extrayait tout à fait de dessous le fourneau, mince, élégante, et le sachant.

 

Elle marcha comme si elle défilait, sauta sur la chaise où j’avais posé mon cardigan, nous toisa, le pétrit consciencieusement, tourna un peu en rond et, enfin satisfaite, se coucha. Ses yeux d’or se fermèrent comme se ferment des rideaux sur la nuit étoilée.

 

Nous ne le savions pas encore : nous n’étions plus maîtres chez nous, nous avions une chatte !

 

PASSANTE (A suivre)

photo: Mel 1St (Flickr - Creative Commons)noir_Mel1st_Flickr

 

 

Posté par incarnat à 11:19 - HISTOIRES DE CHATS - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
« Accueil  1  2   Page suivante »