Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

16 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (22)

     Ils arrivaient. Sous le ciel d'été étoilé, silencieuse et déserte, la maison semblait un peu fantomatique. Seuls le chant des grillons et les flons flons lointains de la fête perçaient le silence. Rémi poussa la barrière et confia l'énorme bouquet de Tante bouquet_rosesenriette à Juliette pendant qu'il ramenait le canard auprès de ses congénères. Les deux bouquets sur un bras, la jeune fille tourna la clé dans la serrure, entra et se mettait en quête de deux grands vases quand le garçon reparut. Il s'arrêta, comme ébloui, sur le seuil.

    - Vous savez que vous êtes très belle, ainsi, parmi les fleurs ? dit-il.

    Elle leva les yeux, surprise de l'aveu, mais tenta de dissimuler son trouble sous la plaisanterie:

    - Seulement parmi les fleurs ?

    Il pénétra dans la pièce et rétorqua, bourru:

    - Mais non, bien sûr. Vous le savez bien.

    Allons bon, il ressortait ses piquants. Elle haussa les épaules.

    - Aidez-moi plutôt à disposer les fleurs! Ils sont vraiment impressionnants ces bouquets, ce serait dommage de les laisser mourir de soif.

    Rémi empoigna un vase sur l'étagère du haut, ouvrit le robinet avec brusquerie et aspergea abondamment sa chemise. Juliette ne put s'empêcher de rire en lui tendant une serviette.

    - Quel maladroit !

    Il s'épongea pendant qu'elle plantait un à un le feuillage et les roses dans chacun des deux récipients. Enfin, elle s'écarta pour juger de l'effet.

    - Mais oui, ils sont beaux !

    - N'est-ce pas? J'adore les roses.

    - Je vous en offrirai peut-être un jour.

    Elle leva les yeux vers lui.

    - Vraiment ? Et pourquoi donc ?
 
    Il s'était rapproché, l'air toujours boudeur:
 
    - Allons, ne faites pas la naïve.

    Il était maintenant face à elle. Elle le regardait encore sans vraiment comprendre quand il la prit dans ses bras.

OBS

    Fut-elle surprise? A peine. En elle palpitait une émotion inconnue, faite d'appréhension et de tendresse. Elle tenta de le repousser, mit ses deux mains sur ses épaules et chuchota:

    - Vous êtes fou! Voyons...

    Mais elle n'acheva pas. Deux lèvres d'une infinie douceur se posaient sur les siennes, caressantes, à peine insistantes et elle ne résista pas. Il l'écarta d'un geste lent, la reprit contre lui et l'embrassa dans les cheveux, sous l'oreille, sur le front, puis à nouveau sur la bouche, avec un émoi qu'une Juliette éperdue reçut comme un cadeau du ciel. En elle, une joie montait, une exaltation qui l'assurait que l'amour la visitait, pour la première fois. Et, pensa-t-elle, pour toujours. Elle entoura de ses bras le cou de Rémi et il sut qu'elle l'aimait aussi.

    - Juliette, murmura-t-il, il faut le dire à votre tante. pip292809

    Et plus bas:

    - Pourrez-vous m'aimer?

    Elle se blottit contre son épaule:

    - Oui...Oh oui, Rémi!

    - Venez, ma petite fille. Allons retrouver votre famille...

PASSANTE

    Les premières fusées du feu d'artifice explosaient dans le ciel désormais tout à fait sombre lorsque, main dans la main, ils approchèrent de la place du village. L'oncle Jean les aperçut à la lueur d'une belle rouge. Il sourit, prit la main de tante Henriette pour y poser un baiser en murmurant :

    - Te souviens-tu de ce bal du 14 juillet où nous nous sommes rencontrés ?".

     Elle le regarda, surprise: "Comment oublier ? Pourquoi ?" L'oncle Jean eut un sourire énigmatique :
 
    - Parce que cette date fut de bon augure, non ?

OBS


FIN

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14 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (21)

    Il dansait divinement, on eut dit d'instinct. Juliette le sentit dès qu'il lui prit la taille pour la guider d'une main ferme tandis que l'autre engloutissait la sienne dans sa large paume masculine. Dès que leurs pas se furent accordés, il risqua un premier ocho, parfaitement effectué, dont se dégageait une indéniable sensualité. Celle-ci n'échappa à personne malgré la pénombre, surtout pas à Tante Henriette que le premier cavalier de Juliette venait d'inviter et qui dansait non loin du couple.

     Lorsque la musique s'arrêta, il fallut bien pourtant se séparer pour  chercher un autre partenaire. Juliette tendit la main à Pierre tandis que Rémi retournait s'asseoir.

     "Eh, oh, ce n'est pas du jeu !", le rappela à l'ordre l'animateur. "Allez chercher une autre jeune fille", mais Rémi fit mine de ne pas entendre et ce denceursrocksont trois couples seulement qui poursuivirent la danse avant de se dédoubler une nouvelle fois jusqu'à ce que la piste soit totalement occupée.

     Au passage, Pierre avait eu le temps de dire à Juliette "Rémi en pince pour vous", ce qui avait fait sursauter la jeune fille avant de la faire sourire .

    - Qu'en savez-vous ?

    - Cela se voit comme le nez au milieu de la figure

    . Je croyais qu'il vivait un douloureux chagrin d'amour ?

     Mais Pierre tenait mordicus à son idée:

    - M'est avis qu'il risque d'en connaître un deuxième.
 
     Ils n'avaient pu poursuivre cette intéressante conversation mais maintenant que l'orchestre entamait une valse et que Juliette revenait vers sa famille, elle repensait malgré elle à ce que Pierre lui avait dit.
 
    Dans son panier, le canard braillard de Tante Henriette se faisait entendre. "Pauvre bête, dit l'oncle Jean. Je vais le ramener à la maison.

    Juliette intervint:

    - Non, laisse, j'y vais. Je ramènerai en même temps les bouquets que nous avons reçus, ils meurent de soif.

    - Voulez-vous que je vous accompagne, proposa Pierre.

     Elle allait peut-être répondre oui mais Rémi la devança.

    -"Ce n'est pas la peine. Je rentre, nous ferons le chemin ensemble.

    BOUQUET_F_TEEt sous les regards éberlués de la famille, il empoigna le panier au canard d'une main et un somptueux bouquet de l'autre. Il ne restait à Juliette qu'à le suivre.

OBS

    La nuit était claire, le chemin sinuait entre les arbres, un ruisseau tintait non loin. Rémi marchait vite. Juliette sur ses hauts talons, avait peine à le suivre.

    - Rémi, dit-elle, s'il vous plaît...

    Il ralentit. Le canard regardait l'obscurité de ses yeux agrandis. Rémi demanda avec nervosité:

    - Vous n'aviez pas envie de rester avec Pierre?

    - Pierre? dit-elle, non, pourquoi?

    - Parce que lui, il aurait bien aimé...

    Elle réprima une envie de rire. » Ils sont fous, ces garçons! »pensa-t-elle. Mais elle n'en montra rien.

    - Il vous a fait des confidences?

    - Quelle idée! Non, évidemment. Mais je l'ai remarqué...

    - Et à quoi , s'il vous plaît?

    - Sa façon de vous regarder... D'ailleurs, c'est un beau garçon...

    - Ca oui. Moi aussi je l'avais remarqué.

    Il hâta le pas.

    - Vous revoilà parti! Nous ne pourrions pas aller au même rythme, non?

    - Si... Voilà. Donc, Pierre ne vous intéresse pas?

    - Mais qu'est-ce qui vous prend? Ai-je dit une chose pareille?

    Elle s'amusait, mais gardait son sérieux. Rémi demanda brusquement:

    - Et mon idée de venir à Lille, vous y avez pensé?

    D'un air dégagé, Juliette haussa les épaules:

    - Oh! un peu. Je n'ai pas eu beaucoup de temps, vous savez. Il faudrait d'abord que votre maman accepte de me recevoir et...

    - Mais elle accepte! Je lui ai téléphoné ce matin, elle est enchantée.

    Juliette, stupéfaite, se tut. Elle n'avait plus envie de rire. Ses idées tourbillonnaient. Que voulait exactement Rémi? N'était-il pas l'amoureux éconduit la veille des fiançailles? Pourquoi l'invitait-il chez lui alors qu'il semblait ne lui accorder aucune attention particulière?

PASSANTE

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12 septembre 2009

LE CHAPEAUX DE PAILLE (20)

    La vieille Lucie la précédait, un mouchoir noué sous le  menton, qui lui donnait d'autant plus l'allure d'une Babouchka qu'elle tenait à la main sa fille et sa petite fille arborant toutes deux le même foulard dans un dégradé de tailles des plus réussis. Ce jeu de poupées russes qui était surtout un joli tableau familial fut particulièrement applaudi.

    Alors, s'avança Tante Henriette. Elle portait la vaste capeline de belle paille dont l'ampleur à elle seule lui avait valu l'année précédente les compliments de bien des invités lorsqu'elle l'avait porté pour la première fois au mariage de sa fille, capelineMarie. Mais au ruban de soie beige original, elle avait substitué une étonnante composition d'épis, de feuilles, de fleurs et de fruits. Une grappe de raisins blancs y côtoyait une mini-gerbe de blé mûr, un abricot faisait de l’œil aux groseilles et fraises des bois étalées parmi la rhubarbe et une courgette semblait faire la conversation avec un oignon jaune sur fond de feuilles de chêne.

     Ainsi coiffée, parce qu'elle s'était aussi mis des cerises en guise de boucle d'oreille, qu'elle portait une robe jaune piquée de coquelicots et qu'elle portait un panier d'où émergeait la tête furibarde d'un canard braillard, Tante Henriette, dans la splendeur de sa quarantaine épanouie, faisait irrésistiblement penser à quelque déesse Terre déversant sur l'assistance sa corne d'abondance.

     Ce fut du délire. Tout le monde la connaissait mais jamais sans doute ne l'avait regardée vraiment, dans son labeur quotidien d'épouse et de mère. Chacun semblait donc découvrir ce jour là, dans la chaleur de l'été et de la fête, la femme superbe et généreuse qui se cachait ordinairement sous d'humbles vêtements de tous les jours. Et il irradiait de cette Gaia d'aujourd'hui un parfum de sensualité que tous les spectateurs ébahis tombèrent aussitôt sous son irrésistible charme de femme mûre.

OBS

    Elle s'était transformée sous les yeux de tous. Elle était de loin la plus belle, malgré la grâce des jouvencelles, et même le charme incontestable de Juliette. Un tonnerre d'applaudissements la salua. Il n'y avait quasi plus à voter: tante Henriette était la reine de la fête.

    Il lui fallait une dauphine et ce fut sans aucune réticence que Juliette remporta les voix. On commenta peut-être le fait que les deux gagnantes appartenaient à la même famille, mais la gaîté aidée par le petit vin clairet prit le dessus et l'orchestre entama la _renoir__Balsoirée dansante. L'animateur connaissait son métier. Du haut de l'estrade, il annonça:

    - Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous allons faire une "boule-de-neige". Je choisis une danseuse et un danseur, ils viennent sur la scène et quand l'orchestre s'arrête un instant, chacun s'en va chercher un autre partenaire. Et ainsi de suite.;.Et maintenant j'invite Mademoiselle Juliette à venir sur la piste, et vous, Monsieur, voulez-vous être son cavalier.

    Un grand garçon sportif se précipita; il salua une Juliette confuse, qui avait ôté son chapeau, et l'enlaça pour le premier tango. La foule se taisait. Ils formaient un de ces couples haronieux dont on ne sait si la grâce vient des corps ou des visages, des pas bien agencés, de la souplesse d'une taille ou de la tenue d'un cavalier sachant mener sa partenaire. Brusquement, l'orchestre s'arrêta.

    - Allez chercher vos nouveaux cavaliers, s’il vous plaît.

    Un peu décontenancés, les jeunes gens se regardèrent, puis jetèrent un coup d’œil sur la salle. Les tables entouraient la piste, les plus futés s'étaient installés au premier rang, les plus timides au dernier. Juliette parcourut rapidement l'assemblée du regard. Puis soudain elle sourit. À la troisième rangée, elle venait de reconnaître sa famille. Et parmi eux, Rémi.

    Elle se faufila :

    - Voulez-vous m'accorder cette danse, minauda-t-elle ?

    Il rougit. De timidité? De colère? Comment savoir? Mais on l'encourageait:

    - Allons, Rémi, tu ne peux refuser à une lauréate! Tu ne vas pas lui faire cet affront?

    Paul le poussait dans le dos. Rémi se leva:

    - Bien volontiers, dit-il.

    Et il suivit Juliette sur la piste.

PASSANTE
Tableau de Renoir "Le bal"

11 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (19)

    La soubrette, la laitière et le page suscitèrent des applaudissements enthousiastes. C'était maintenant au tour de Juliette. Elle n'avait pas fait trois pas vers le centre de l'estrade que l'orchestre qui, jusque-là, s'était contenté de jouer, pas trop mal ma fois, "Petite fleur", entama soudain un charleston endiablé. Un éclat de rire salua le brusque changement, l'allusion a ces temps que beaucoup avaient connu et la stupéfaction qui se peignit un instant sur le visage de Juliette.

     Elle avait oublié la complicité de sa tante et, un fugace instant, la maudit avec toute la fougue de sa jeunesse. Mais l'instant suivant, elle ébauchait quelques pas de charleston, qui ne tardèrent pas à s'assurer (elle adorait danser)larecup tant et si bien que porte-cigarette d'une main, son collier tourbillonnant de l'autre, c'est à une véritable démonstration qu'elle ne tarda pas à se livrer sous les applaudissements nourris d'un public en délire. Quand le morceau s'arrêta, les "bravos" fusèrent de toute part. La pauvre Margot et la jolie Mireille n'avaient désormais plus aucune chance de lui ravir la vedette.

OBS

    Quand ce fut le tour des hommes, l'oncle Jean remporta un succès d'estime et d'amitié. Les applaudissements nourris visaient l'homme, non le chapeau, et il le comprenait très bien. Ce fut un paysan du lieu, coiffé d'un chapeau de dandy du XVIIIè siècle, qui remporta l'enthousiasme populaire, tant sa tronche s'harmonisait mal à sa coiffure. Le défilé des jeunes hommes fut salué dans le brouhaha. Tout le monde connaissait tout le monde, les encouragements suivaient les coups de sifflet, Pierre et son galurin déchaînèrent le délire des filles, Paul et sa casquette itou.

    Décidément, Rémi ne participerait pas. Il était dans la foule, un peu isolé par son air sérieux, mais il cherchait des yeux une Juliette invisible. Elle restait dans les coulisses, attendant le verdict final. Chacun des gagnants emporterait un lot et une couronne de fleurs autour du cou.

  ros250  - Ce sera bientôt le tour des dames mûres, murmura quelqu'un.

    Juliette se rappela que tante Henriette allait concourir, elle aussi. Quel couvre-chef serait le sien? Intriguée, Juliette lorgna à travers l'entrebâillement du rideau. Rien. Les dames d'un certain âge arrivaient majestueusement, affublées d'un bibi souvent inattendu, et soudain, elle aperçut tante Henriette

PASSANTE.

Chapeau rouge voir larecup.e-monsite.com

Tableau de Marie Baskhirtseff

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09 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (18)

    Ils trouvèrent une place non loin de l'estrade, en bordure de l'espace laissé libre pour le bal populaire qui suivrait le défilé et précéderait le traditionnel feu d'artifices.


    - Allons, lança le capitaine, c'est moi qui régale. Que prends-tu, fillette ? Et vous, les garçons ?".

   

    Chacun passa sa commande à une Jeannette que Paul fit rougir en lui demandant "Dites-moi, jolie cantinière, m'accorderez-vous votre première danse".

    Mais la réponse était sans riposte:

   - Paul, voyons, tu sais bien que mon père ne veut pas que j'abandonne le service quand je travaille

    - Même le 14 juillet ? C'est fête pour tout le monde.

    -Justement, gronda une voix derrière le cousin. Un jour de fête plus encore que d'habitude, j'ai besoin de bras pour servir.

     Le bonhomme n'avait pas l'air commode, mais l'oncle Jean ne se laissa pas impressionner :

   - Alphonse, voyons, laisse un peu Jeannette s'amuser. C'est de son âge! Il n'y a rien de mal pour une jeune fille à danser un soir de 14 juillet. Tiens, pendant qu'ils dansent, je prendrai la place de ta fille

    - Toi ?

     Le cabaretier n'en revenait pas.

    - Ben oui, moi ! Pourquoi pas ? J'ai deux mains tout comme elle, je sais faire des additions et rendre la monnaie, figure-toi.

    Le père de Jeannette rit enfin de bon cœur.

    -"Ok, Jean. Je libère ma fille. Mais pas trop longtemps, hein, je n'ai pas vraiment confiance dans tes comptes...

    "Un peu de silence, s'il vous plaît".

     Le maire venait de monter sur l'estrade et d'empoigner le micro pour un bref discours qui se contentait essentiellement de souhaiter une bonne soirée et d'annoncer le début du concours de chapeaux. Celui-ci débutait par les enfants.

OBS

      On poussa sur l’estrade une petite fille de quatre ans, toute gênée, coiffée d'un hennin doré et tenant une baguette magique.

    "Je suis la fée", dit-elle dans le micro. Puis, confuse, elle courut se réfugier dans la jupe de sa maman. La suivante avait un béret alpin rouge, des grands yeux pas timides pour un sou, elle esquissa une sorte de révérence en tenant les deux côtés de sa robe bleue, fit quelques pas et annonça clairement "Je suis Poulbot. C'est papa qui l'a dit". Tout le monde riait. Un petit garçon s'avança, un haut-de-forme sur la tête, une cape sur les épaules; il esquissa quelques gestes maladroits et chacun comprit qu'il se prenait pour un magicien. Ils furent applaudis bien fort .

    - Nous appelons les demoiselles, annonça le porte-voix. 67_2_1Allons, allons, jeunes filles, tout le monde en file. Annoncez clairement votre prénom, montrez au public la pancarte qui affiche qui vous représentez...N'ayez pas peur, personne ne vous mangera...

    Émue tout de même, Juliette se trouva parmi des demoiselles de son âge, chacune s'étant ingéniée à assortir autant que possible le costume au bibi. Juliette n'avait pour tout accessoire que son long collier de perles de verre, tourné deux fois autour du cou et qui descendait jusqu'à la taille. Elle le faisait tourner machinalement, tenant de l'autre main son fume-cigarette. Sans aucun doute, elle avait de la classe. Mais d'autres aussi se soubrettedistinguaient. Jeannette, la fille du patron , portait sur ses courts cheveux bouclés un bonnet de soubrette, complété par un tablier assorti. Chacun la connaissait et des voix entonnèrent : f_e_b_b_"Jeanet-te, Jeanet-te...".

    -Pas de chahut! intima le maire bon enfant. À chacune son tour, vous voterez à la fin de la séance
.
    Il y eut encore Suzon, son cruchon de lait et son bonnet de laitière, Margot court vêtue mais chapeautée pour une noce, d'une capeline à ruban rose qu'on appelle un suivez-moi-jeune-homme; Léonie portait une paille à voilette cachant mal ses jolis yeux; Mireille en béret de page moyenâgeux eut beaucoup de succès, ses jambes gainées de noir y étaient pour quelque chose. Et d'autres suivirent. Ce charmant tableau s'installa sur la scène à peu près convenablement. Seule Juliette semblait intimidée; toutes les autres se connaissaient, elle ne connaissait personne.

       

    - Quand on vous appellera, venez sur le devant de la scène et mimez votre personnage.

    Un mouvement de satisfaction courut dans l'assemblée. Les choses sérieuses allaient commencer.

PASSANTE

Illustration: "Gitane" http://netbootic.com

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08 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (17)

    Le sombrero allait bien à son teint hâlé par les travaux au grand air et à son regard sombre mais ses yeux bleus tranchaient de façon insolite il se regarda dans le miroir, fit une grimace, reposa le chapeau à large bord sur une chaise et conclut: "Je verrai bien tout à l'heure". Chacun comprit qu'il était inutile d'insister: le jeu ne l'amusait pas, son cœur était trop lourd encore.

    L'après-midi coula bien trop lentement au goût de Juliette qui eut voulu être déjà le soir. Elle s'installa brièvement au jardin dans un transat avec un livre, eut rapidement trop chaud et finit par rentrer pour écrire à sa mère.

     Enfin, ce fut l'heure de partir. Le programme prévoyait qu'une petite restauration serait possible sur la place du village et on avait décidé d'en profiter. Du coup, Tante Henriette se sentait en vacances. D'autant plus que, pour une fois, son mari, toujours par monts et par vaux, accompagnait la petite troupe. "Et toi, oncle Jean, as-tu choisi un chapeau ?" demanda Juliette. Il sortit de derrière son dos, une casquette de capitaine de corvette qui lui donnait un air vraiment martial.

OBS

    - Bravo! s'écria Juliette. Donne-moi le bras, mon oncle, je me sentirai en sécurité avec un gaillard comme toi!

    Ils partirent de l'avant. Elle avait mis sa petite robe à fleurs multicolores à col claudine et tenait dans la main le chapeau cloche qu'elle exhiberait tantôt au moment du défilé. Elle n'était pas très à l'aise parmi les filles du village qui la regardaient Journa_des_demoiselles__Creative_Commons_en dessous. L'une avait déjà sur la tête un chapeau de clown, l'autre une couronne du dernier carnaval brillant et doré, quelques-unes des chapeaux drapés comme dans les années 40, une toute jeune fille portait une ample capeline d'autrefois et son frais visage ruisselait de candeur.

    - Je vais avoir l'air cloche avec mon chapeau cloche, songea Juliette. Mais tant pis! C'est décidé, je le garde!

    Elle s'était mis du khôl sur les paupières, et ses yeux vert-bleus ressortaient davantage et lui donnaient un air de femme d'autrefois, fatale et en même temps fragile, quelque chose entre la vamp et l'ingénue. Sa robe à godets s'évasait sous les coups de vent, et elle tapait vainement dessus pour l'aplatir, toujours un côté de la jupe se soulevait légèrement, la mettant mal à l'aise. Des garçons l'avaient repérée. On ne la connaissait guère, elle incitait la curiosité, et sa grâce retenait l'attention malgré elle. Soudain, Rémi fut à ses côtés:

    - Ce n'est pas malin, dit-il, de se distinguer comme vous le faites. Tout le monde vous regarde!

    Stupéfaite, elle le dévisagea:
 
    - Tout le monde me regarde? Vous avez de l'imagination! Personne n'est plus discrète que moi.

    - C'est ce que vous dites! Moi, je constate.

    Incrédule, elle s'arrêta et lui fit face:

    - Mais qu'est-ce que vous avez? jeta-t-elle, furieuse. Vous m'accusez de quoi, en somme?

    Il s'arrêta, un peu interdit. Puis, baissant le ton, il murmura:

    - De rien, on vous regarde, c'est tout.

    Ce fut au tour de Juliette de se taire. Si on la regardait, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, à lui?

    - Mais vous êtes jaloux! s'exclama-t-elle malgré elle.
 
    Il se tut, embarrassé. Puis d'une voix changée, murmura:

    - Vous avez peut-être raison, après tout.

PASSANTE

Illustration Wikipedia Commons

07 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (16)

   - Et vous, les garçons, vous avez choisi votre galurin?

    Tante Henriette toisait d'un air un peu moqueur Paul, Rémi et Pierre, que l'idée ne semblait pas emballer.

    - C'est une affaire de femmes, dit Rémi d'un ton tranchant.

    - Oh là! Voilà qui est péremptoire! Les hommes aussi ont du charme sous un chapeau qui leur va.

    - Maman a raison, coupa Paul. Rien de mieux pour camper une personnalité. Allez, on choisit.

    Pierre était déjà accroupi devant les quelques chapeaux descendus du grenier. Il posa délicatement sur ses cheveux blonds un canotier qui lui donna aussitôt l'air d'un premier communiant.

    - Non, c'est trop jeune pour toi. Quoi d'autre? Ce panama début de siècle, quelle souplesse, quelle légèreté! Tu vois comme les bords s'inclinent, juste ce qu'il faut, il ne me manque que la petite moustache et le col raide, je serais parfaitement dans le ton.

    - Une moustache, je peux t'en dessiner une, si tu veux, proposa Juliette, aimable.
 
    - Va pour le panama, c'est vrai qu'il te coiffe bien. Tu auras un de ces succès près des filles!..

    Pierre se rengorgea. Il esquissa quelques pas, leva cérémonieusement le panama en passant devant Juliette, continua sa route, fit de même devant tante Henriette, se contenta d'un bref signe de main à la hauteur du chapeau en dépassant Rémi et s'assit enfin devant Paul qui riait de bon cœur.

    - Parfait! Adjugé!

    - À toi, maintenant. Tu prends lequel?

   180px_Bundesarchiv_Bild_101I_250_0939_11A__Beaune_la_Rolande__Gefangene_im_Lager - La casquette.  Grâce à nos couvre-chefs assortis, Juliette et moi on sera le couple parfait !

    Il se l'était enfoncée sur le crâne, l'air canaille et d’un geste, attira Juliette contre lui pour une java imaginaire. Rémi tiqua, puis sourit.

    - Il ne reste plus que toi, Rémi, dit Tante Henriette. Tu te décides pour le sombrero ?

PASSANTE

Photo: Wikipedia Commons

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06 septembre 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (15)

   
    - Alors, tu as fait ton choix ?

    Tante Henriette s'encadrait, souriante, dans le chambranle de la porte du grenier.

    - Tu hésites, je vois.

    - Oui, donne-moi ton avis, tu veux?

     Et la jeune fille de remettre les bibis tout en prenant la pose. Tante Henriette rit de bon cœur.

    - Ils te vont tous. C'est incroyable. Tu as vraiment une tête à chapeau. Ta mère aussi était comme ça quand elle avait ton âge.

    - Oh, encore maintenant, je t'assure, mais les occasions sont désormais si rares d'en porter. Bon, alors, ton avis ?

    - Eh bien, moi, j'ai une tendresse pour la cloche années 20. Elle me rappelle ma jeunesse et va bien à ta coupe un peu garçonne. Je te prêterai un long collier, si tu veux et je demanderai à l'orchestre de jouer un charleston au moment où tu défiles. Je connais tous les musiciens du groupe: ils jouent aussi dans la fanfare municipale.

    - D'accord ! Mais je ne sais pas danser le charleston.

    - Pas grave, tu marcheras en faisant négligemment tourner ton collier d'une main.

    -Tu n'aurais pas un fume-cigarette aussi ?

    Tante Henriette réfléchit.

    -  Ah, peut-être bien. Enfin, l'un de ces petits accessoires censés déshabituer du tabac. Ton oncle a essayé un temps, mais ça n'a pas marché".

    -"Ok, ça devrait faire l'affaire. Au fait, et toi ?

     Tante Henriette sourit en mettant un doigt sur la bouche:

    - Moi ? C'est un secret"

OBS

charleston



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21 août 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (11)

    Mais il est temps d'aller travailler. Les garçons laissent à regret les femmes face à la malle ouverte. Ils savent que pendant qu'ils enfourchent le blé pour le hisser sur la vieille remorque, pendant qu'ils élaborent des meules, qu'ils se plient, ramassent, lancent les ballots, qu'ils suent, soufflent, tendent leurs muscles et aspirent à la fraîcheur du soir, elles s'amusent d'un bibi rigolo ou d'une capeline romantique, évoquent des souvenirs pas toujours très anciens, des envies pas nécessairement réalisables.

     Ces chapeaux deviennent prétextes à histoires, rires, anecdotes. Elles en oublient leur propre labeur ? Qu'importe ? L'été est le temps de l'insouciance et Tante Henriette est trop heureuse de la venue de cette nièce qui lui rappelle capelinesa propre jeunesse pour se formaliser d'une vaisselle en retard ou des œufs non ramassés au poulailler. Allons, le 14 juillet, sera vraiment jour de fête !

OBS

    - Tante Henriette, il est là! Ecoute...

    2Juliette est la première à descendre dans le jardin; Elle ne s'est pas trompée. Une voix relayée par un porte-voix un peu cabossé annonce solennellement:

    "Avissss...Oyez, oyez, bonnes gens. Un concours de chapeaux est organisé dans la commune. Tout le monde peut y participer. Le jury se réunira sur la Grand'Place ce dimanche 14 juillet à 3 H. Un prix resté secret récompensera le ou la gagnante. Le règlement est affiché sur la porte de la mairie. Qu'on se le diiiiiise!..."

    Juliette est gaie. En ville, ce genre de plaisir n'existe pas, elle se sent toute vive, elle se demande quelle robe elle mettra, si ses sandales feront meilleur effet que ses souliers vernis.

     Il faudra monter sur le podium, sans doute? Elle est un peu timide, Juliette, osera-t-elle? Paul et Rémi participeront-ils au concours? Est-ce seulement pour les jeunes ou les dames d'un certain âge viendront-elles aussi? Et les vieux messieurs? Non, sûrement, ils n'auront pas envie! Quoique... elle connaît des sexagénaires qui aiment rire, s'amuser et elle trouve cela très bien.

    -Juliette!

    Sa tante l'appelle. Le porte-voix s'est éloigné, il n'est plus qu'un murmure. Allons, deux jours encore... Elle rentre dans la cuisine où l'attend tante Henriette.

    - Tu sais, j'ai réfléchi. Moi aussi, je vais participer...

PASSANTE

Photos: "Capeline" thumbnail.com

            "Crieur public: recto-verso.ch


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19 août 2009

LES CHAPEAUX DE PAILLE (9)

   De toute façon, il était l'heure de rentrer. Tante Henriette devait les attendre avec un copieux petit déjeuner, apte à permettre aux garçons de travailler de longues heures sous le soleil brûlant.

    - Vous aimez les moissons?" demanda Juliette à brûle-pourpoint.

    - C'est une expérience comme une autre. Assez pénible physiquement pour le citadin que je suis mais il y a dans ces gestes simples, ancestraux, cent fois renouvelés, une poésie que je ne m'attendais pas à y trouver.

     Elle rit:

    - Une poésie ?

    - Un charme, si vous préférez. Quelque chose qui tient à la communion avec la nature et même au cosmos.

     La moue de Juliette disait un étonnement teinté d'admiration.

    - Seriez-vous philosophe ?

     Cette fois, c'est lui qui rit de bon coeur.

     - Pas du tout ! Disons qu'il y a, pour un étudiant désargenté, des manières plus désagréables de gagner quelques sous.

    Ils arrivaient. Sur le pas de la porte, Tante Henriette les attendait. Ils lui montrèrent leur récolte et allèrent s'asseoir, affamés, auprès de Paul qui ne les avait pas attendus pour se couper de grandes tartines de pain bis qu'il beurrait avec entrain.

OBS

    - Vous savez la nouvelle? lança-t-il aux jeunes gens intrigués. Pierre vient de me l'apprendre, son oncle est crieur public, il est le premier à le savoir puisqu'il doit l'annoncer: le l4 juillet, on organise un concours de chapeaux.
 
    - De chapeaux! s'exclamèrent d'une seule voix Juliette et Rémi.

    - Tous sont admis: les grands, les petits, les vieux, les neufs, d'anciens bibis trouvés dans les greniers, tous, quoi!
 
    - Tu as des vieux chapeaux, tante Henriette? demanda vivement la jeune fille. Moi, j'aimerais bien participer. À part porter le chapeau, qu'est-ce qu'il faut faire?..
 
    - Défiler. Tu feras ça très bien, ma cocotte.

    Tante Henriette souriait. Oui, elle avait des chapeaux dans une malle du grenier; jeune, elle les adorait et n'avait jamais pu s'en débarrasser. ils dormaient là, attendant quoi?  Mais une occasion comme celle-ci pour reparaître.

    - Au grenier! lança Paul. Tu as aussi des chapeaux d'homme, maman?

    - J'ai gardé ceux de ton père et j'en ai peut-être même de mon père à moi. Allez, mes enfants, vous allez faire des trouvailles.

PASSANTE

chapeaux_roses


Photo MVH

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