02 juillet 2009
L'AVANCEE EN AGE (19)
27 mars
Maurice a été opéré avant-hier : une vésicule qui déclenche une pancréatite et c’est lui, dans ce lit d’hôpital, me serrant la main, relié à des tuyaux et qui a soif, soif, et ne peut rien boire.
Je suis comme une machine. Je pense le moins possible. Je ne sais si c’est incurable ni s’il s’en sortira ; aujourd’hui on l’a conduit aux soins intensifs parce qu’il respirait moins bien. Je me durcis contre l’inquiétude, je refuse le chagrin, je veux garder toutes mes forces pour lui.
Nous nous comprenons tellement dans un regard. Avant l’opération, il s’inquiétait pour moi, il m’a mise au courant de ses affaires et moi je riais, j’écoutais d’une oreille. Que pouvait-il lui arriver ? Il partait pour une opération banale, quatre petits trous dans l’abdomen, trois jours d’hôpital. Et voilà. La complication, le ventre largement ouvert, et les solins. Lesquels ? Je n’ai pas vu le chirurgien et c’est seulement aujourd’hui qu’on m’a donné son numéro privé. Je saurai ce soir.
Je me retiens de toues mes forces pour ne pas penser à lui. Je suis tout près de son cœur, je vis par lui, mais je refuse les images qui me plongeraient dans le désespoir.
Je lutte, comme j’ai lutté quand, renversé par une voiture, il fut dans le coma à 25 ans, pendant dix jours, sans signe d’amélioration. Il est ressorti de sa fracture du crâne sans séquelles. Pourquoi n’éhapperait-il pas à l’infection ?
Marianne, son mari, ses enfants m’entourent. Mais je refuse d’aller chez eux tous les jours. Je dois vivre seule maintenant, m’obliger à mener ma vie quotidienne comme si rien ne se passait. Je ne veux pas m’amollir, je ne veux ps pleurer puisqu’il est vivant et lutte de son côté, utant qu’il le peut.
Je l’ai veillé 3 heures hier, sans que nous disions grand’chose. Mais les gestes qui apaisent, l’eau de Cologne, le gant de toilette humide sur le front chaud, il les recevait par un clignement des yeux, un « merci », un sourire dans le regard. Nous savions que nous étions indissolubles. Je le sais, quoiqu’il arrive.
PASSANTE

18 juin 2009
L'AVANCEE EN AGE (17)
3 mai
Nous aimons tous les deux Jacques Brel et ce soir, une émission de télé restituait pour ses fervents sa longue silhouette dégingandée et son immense talent. Nous avons pris nos places habituelles, côte à côte, chacun dans son fauteuil. Brel a chanté « Sur la place », projetant dans notre salon en veilleuse toute la clarté du Midi. La voix dessinait la jeune danseuse dans le soleil, son pas esquissé, sa solitude. Au charme des chansons « La Fanette », « Le moribond », « Quand on n’a que l’amour.. » succédaient d’autres magies. Nous écoutions. Nous ne disions rien.
L’artiste commença « Ne me quitte pas... ». Chacun de nous savait profondément ce que l’autre ressentait, quelle densité d’émotion soulignait cette phrase « Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre, l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien... ». La musique avait autrefois remué tant d’orages en nous, résumant en quelque sorte une période de notre vie où l’amour-passion affrontait l’amour-révolte, où la jalousie côtoyait la soumission, qu’il me sembla revivre les excès d’alors, comme un navire surpris par la tempête.
Et puis Brel, très simplement, commença « Les vieux amants ». J’avais la gorge serrée : « Oh ! mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour , De l’aube claire jusqu’à la fin du jour, Je t’aime encore, tu sais, je t’aime... ».
J’étais là, seule, écoutant cette voix qui me déchirait, ces mot qui n’étaient pas pour moi, que je n’attendais plus, car nous sommes murés dans le silence que l’âge, une forme de pudeur ou la crainte du ridicule a posé sur nos lèvres.
Tu n’as pas tourné la tête, tu n’as pas regardé mon visage bouleversé, tu as seulement étendu le bras vers moi et sur mes deux mains jointes tu as posé la tienne, tendrement, fermement, avec une infinie certitude, et tu l’as laissé jusqu’à la fin de la chanson.
Et, cette fois encore, nous nous sommes compris sans échanger une parole.
PASSANTE
13 juin 2009
L'AVANCEE EN AGE (16)
22 avril
La mort fait partie de la vie. On aimerait s’y préparer. On s’y prépare d’ailleurs, à petit bruit, discrètement, sans importuner le compagnon ou la famille. C’est en soi que l’on met de l’ordre. Les actes de la quotidienneté prennent du recul, s’allègent, nous libèrent peu à peu de l’agitation vaine qui teinte si souvent les actions des hommes.
Mais quelquefois, depuis la retraite, je me sens vide. L’agitation me manque. J’ai vécu une profession bousculée, sans cesse sur le qui-vive, qui me convenait. Je la pratique encore, mais à un rythme réduit ; je la quitterai comme on se défait d’un vêtement familier, avec amitié et une certaine indifférence.
Il me semble avoir épuisé les émotions, les nouveautés, les imprévus et les déboires que plus de quarante ans de métier ont accumulés et j’apprécie le calme qui a remplacé la tempête. Sauf lorsque cette tempête m’apparaît irrésistiblement comme « la vraie vie » et que naît une bouffée de nostalgie, sinon de regret. Je travaille encore, mais si sagement ! Je m’ennuierais sûrement si je n’avais pas remplacé l’ardeur de la
journaliste par les tourments de l’écrivain. J’écris l’histoire amusante et tendre des chats qui ont accompagné ma vie depuis l’enfance ; ils se suivent dans le récit, vagabonds ou pensifs, drôles et déroutants, tandis que les années s’égrènent.
Cette histoire me fait saigner, (parce qu’elle est pleine de souvenirs heureux ou tristes) c’est la seule façon de bien écrire. S’il ne se mêle pas à l’encre un peu de notre propre sève, la plume n’aura pas d’écho. Il lui faut les palpitations et les doutes de celui qui écrit, l’hésitation et la brusque aridité, qui ôte toute pensée, tout désir de poursuivre et réduit l’auteur à son ombre paralysée devant la feuille vierge. Je connais. J’apprécie. J’accepte. Ecrire me relie au passé et une fois surmontés les affres de l’écriture, quelle renaissance que retrouver le mot qu’il fallait là où il fera mouche. L’aventure repart, le livre se poursuit et la vie continue. Je n’imagine pas d’arrêter d’écrire, ce serait là ma vraie mort.
PASSANTE
08 juin 2009
L'AVANCEE EN AGE (15)
29 mars
C’est curieux, cet automne de la vie, où l’on balaie ses vieilles attaches comme on balaie les feuilles mortes. Je trie mes reliques ; Au panier, ces mots exaltés d’un jour de chagrin, au panier encore toutes ces archives, mes premiers articles dont j’étais si fières et que personne ne lira quand j’aurai fermé les yeux, ces journaux jaunis empilés dans la cave et qui contiennent toute ma carrière. Des lettres d’amis, des lettres d’amour que je n’ose relire, que garderai-je ? On ne peut transmettre son passé, il n’appartient qu’à moi et les autres n’y entendraient goutte.
C’est pour éviter aux jeunes d’inutiles découvertes, des petits secrets pieusement gardés, que les parents détruisent les traces de leurs pas, le souvenir de leur propre jeunesse et ne gardent que les lettres les plus chères, qu’ils brûleront peut-être à l’extrême seconde, comme le fit maman. Elle ne nous laissa rien que son amour enfoui dans notre cœur, et navrées, nous avons en vain cherché sa chère écriture, celle de notre père, une photo, une relique. Rien. Elle faisait place nette. Elle est restée entière en nous, vivant de cette mémoire tenace que nous avons de ce qui fut notre bonheur le plus constant : elle.
Irais-je jusqu’à cette extrémité ? je ne pense pas. Je garderai un bout de ruban, une mèche de cheveux, des lettres. Seulement un petit tas discret qui
témoignera pour les enfants que la vie fut bonne et belle, malgré ses sinuosités.
Pour moi, avancer en âge c’est savoir lucidement que l’on se rapproche de l’Heure et vivre en même temps comme si j’étais éternelle ! Quel tour de force ! Ce subtil et indispensable paradoxe alterne de longs moments de méditations et d’autres d’insouciance extrême. Je pense sereinement à la mort, la mienne, comme à un sommeil ou comme un adieu doux et déchirant ; puis je m’amuse à écouter ma petite-fille, à regarder un chat attentif derrière sa fenêtre quand je passe sur le trottoir et qui plonge dans les miens ses yeux d’améthyste, larges et énigmatiques.
Les pigeons qui mangent jusqu’entre mes pieds sur la place inondée d’un froid soleil me ravissent ; la vie a un goût d’automne, parfumé de feuilles humides et rien pour moi n’a davantage de saveur. J’aime la vie même si j’attends la mort. Elle est devenue une idée familière. Je suppose que tout le monde y vient, même si personne n’en parle. Elle épouvante peut-être certains ; elle en console d’autres ; les réalistes s’y résignent, quelques-uns s’agitent pour l’oublier et beaucoup font comme moi : ils s’y habituent.
PASSANTE
30 mai 2009
L'AVANCEE EN AGE (14)
15 mars
Mon mari a ouvert la boîte à cigares qu’il tient de son père et qui fleure encore imperceptiblement le tabac. En vérité, c’est sa boîte à souvenirs. Il en a retiré des photos de moi à tous les âges, la première où j’ai de longs cheveux décoiffés, une robe à fleurs rouge et des yeux rieurs. Sur l’autre, j’ai vingt ans, un manteau d’hiver à col de fourrure et ma dédicace mi-tendre mi-taquine, souhaite déjà qu’il soit moins jaloux !
Ces multiples petites photos sont empreintes de jeunesse. Il les gardait, avec une mèche de mes cheveux dans ce coffret où je retrouve aussi ma fille à 17 ans, son air d’étudiante, et moi plus tard. Il m’a tout rendu, comme un legs, pour que je leur donne un sort et je les ai rangées avec les photos de toute notre vie. Je les retrouverai à mes heures de mélancolie, égrenant une à une les années enfuies. Il m’a aussi donné d’autres photos, soigneusement glissées dans une enveloppe. J’ai retrouvé la jeune femme que je fus et qu’un mari amoureux dénuda un peu pour la photographier.
- Où la mettre, me dit-il, pour que nos petits-enfants ne trouvent pas un jour leur grand’mère dans ce simple appareil ?...
C’est vrai. Qui sait quand, à quelle minute, nous surprendra l’immobilité définitive ? Des gestes doivent mettre fin, avant qu’elle n’arrive, aux moments de notre vie où nous étions amants et heureux de l’être. J’ai une dernière fois souri à cette charmante qui retient d’une main le peignoir indiscret et de l’autre se cache le visage. Nous n’aurons plus jamais trente ans ensemble, mon amour. La vie passe, et méthodiquement, parce qu’il faut de l’ordre dans les idées et dans les cœurs, tu émiettes en menus morceaux ces images d’autrefois, que tu voulais garder à jamais, t’en souviens-tu ?...
PASSANTE
Les vieilles photos ont un charme suranné! En haut "Jeunes mariés au bord de la Moselle"; à droite "Notre fille à vingt ans"
19 mai 2009
L'AVANCEE EN AGE (13)
7 février
Nos petits-enfants, nous les regardons grandir. Ils sont en pleine lumière et nous sommes déjà dans l’ombre. Nous donnons ce que nous pouvons : notre temps, notre amour et, sans le savoir, nous-mêmes, un peu de ce passé qui fut nôtre et
qui les étonne parfois. Ils posent des questions en feuilletant des albums de photos surannées :
- Et qui c’était, là ?
- Bon-papa, quand il était jeune
- Et là ?
- Ma maman qui t’a connu bébé. Elle t’aimait beaucoup, tu sais.
Ils apprennent ainsi qu’une chaîne se tisse entre des gens d’autrefois et ceux de maintenant. Ils affirment :
- C’est moi, cette petite fille.
- Mais non, c’est ta maman quand elle avait ton âge
Etonnés, ils retrouvent les mêmes yeux, le même rire et tentent de comprendre pourquoi on peut deux fois être la même à si peu de détails près.
Nous le savons : nous sommes la mémoire d’un autrefois effacé pour toujours et eux, la promesse d’un futur que nous ne connaîtrons jamais. Et nous l’acceptons en refusant l’insidieuse mélancolie.
PASSANTE
Photos: à droite la mère...ci-dessus la fille.
12 mai 2009
L'AVANCEE EN ÂGE (12)
Puis arriva Florence. Florence, ce nom de fleur, de ville souveraine, évocateur de cieux toscan rosés dans le matin et bleus à midi, allait lui convenir à merveille. Pouvait-on le deviner dans ce bout de chou aux cuisses dodues, aux bracelets de chair fermes, qui assise sur mes genoux me regardait d’un air grave ?
C’était une petite bonne femme douce, déjà sereine, aux yeux d’autant plus bleus sous sa crinière de cheveux noirs ; ce regard indéchiffrable me fascinait. J’y devinais la fillette, l’adolescente qu’elle deviendrait, aimante, attentive, et pourtant armée quelquefois de redoutables et brefs accès de colère. Ce bébé à l‘air paisible regardait déjà la vie et semblait en supputer les inexactitudes. Tout le monde l’aima, ses parents, ses grands’parents, la gardienne qui s’en chargea quelque temps, la puéricultrice du prégardiennat où elle fréquenta jusqu’à l’entrée dans la cour des petits. L’institutrice du jardin d’enfants l’adopta d’emblée : « Ma poupée aux yeux bleus » disait-elle en la câlinant.
Florence, elle, n’avait d’yeux que pour son frère, le grand, le mâle, le macho, mais oui, déjà ! Avec quelle touchante application copiait-elle ses gestes ! Il fallait la voir,
assise sur le divan à ses côtés, tenter d’attraper comme lui ses pieds nus en position de lotus que son embonpoint rendait bien difficile !
L’aimait-il, lui ? Sans doute, malgré sa jalousie âprement manifestée, une supériorité d’aîné qui confisquait ans vergogne ce qui appartenait à sa sœur et dont lui avait envie : les legos, les bonbons, les livres, les peluches, les genoux de bon-papa ou les miens, sur lesquels s’était installée la petite. Tous deux d’ailleurs savaient se faufiler entre la chaise et la table, nous escalader sans en avoir l’air, et nous étions en quelques secondes prisonniers de ces affectueux tyrans dont pour rien au monde nous n’aurions tenté de nous délivrer ! Etre grands’parents, c’est aussi cette bienheureuse acceptation des gestes d’enfants qui témoignent plus que des paroles, le lien qui nous unit, la tendresse, la confiance, la compréhension.
Florence avait à peu près deux ans et Fabrice cinq quand il se heurta devant elle à l’autorité de son père. En cet après-midi de dimanche, il avait étalé plusieurs albums sur le sol et s’en allait vers d’autres plaisirs, quand Philippe lui dit : « Fabrice, ramasse d’abord ces illustrés ». Fabrice, imperturbable, se dirigea vers l’escalier. Le ton avait monté. Intéressée, Florence assise par terre, leva la tête. Mais son frère installé à présent sur le divan, fit mine de ne pas entendre. C’est un entêté, on allait voir ce qu’on allait voir !..Et de fait. Philippe, énervé, haussa le ton ; Fabrice, boudeur, baissa le nez. Mais quand il vit son père quitter son siège, il prit peur sans doute et se mit à pleurer. Personne n’avait dit un mot, ni Marianne, ni mon mari, ni moi ; l’affaire se passait entre père et fils.
C’était compter sans Florence. Elle regarda son frère, se tourna vers Philippe, puis à quatre pattes, à toute allure, s’en alla ramasser un livre et le tendit à son père dans un grand mouvement de conciliation.
Je n’ai jamais oublié cette scène qui prouvait de façon éclatante la bonne volonté d’une petite fille déchirée par la colère de deux êtres qu’elle aimait. Elle révélait un trait de caractère qui ne s’est jamais démenti, un désir profond d’harmonie, d’accord, qui la portera à rendre service spontanément, à vouloir dans la mesure de ses moyens adoucir un chagrin ou faire plaisir à ceux qu’elle aime. Elle sera ainsi, pendant des années, la « suivante » de Fabrice, lui apportant ses jeux, lui donnant ses biscuits, le comblant plus qu’il ne le méritait. Jusqu’au jour où elle refusa, ayant compris qu’être bonne, ce n’est pas nécessairement être dupe !
PASSANTE
Florence a grandi
03 mai 2009
L'AVANCEE EN AGE (11)
7 janvier
Donc, Fabrice était entré dans notre vie. Quand il sut marcher, (10 mois et demi), il passa à un autre apprentissage et dit : « auto ». Non pas maman ou papa, mais « auto », en la désignant partout où il la trouvait : dans la rue, sur la couverture d’un illustré perdu dans les méandres d’un paysage forestier, aux vitrines des libraires, au rayon « jouets » des grands magasins et bien entendu éparpillées autour de lui sur le tapis. Il en fit collection, de toutes couleurs, de toutes formes, de toutes marques. Je voyais avec inquiétude grossir le sac dans lequel il les entassait et qu’il trimballait partout avec lui, y compris chez moi quand il venait passer la nuit. Il s’endormait sur une Mercédès tenant en main la Triumph bleue, les jambes étendues par-dessus son écurie ambulante. Je n’appréciais pas cette fixation envahissante. Mais le bougre avait de la voix et du charme et il en usait.
Il délaissa les voitures aussi soudainement qu’il s’en était entiché.
Et son intérêt dériva vers les petites filles. A trois ans, au jardin d’enfants, il chantait avec conviction « Elle est amoureuse », tenant par le cou la mignonne Virginie, qui le dorlotait comme une mère poule. Et sa sœur naquit. Il fut jaloux avec persévérance et supériorité ; ce qui n’empêcha pas un amour fraternel qui les unissait parfois en des jeux complices où ils se racontaient des histoires terrifiantes et vivaient des exploits imaginaires et partagés.
Aujourd’hui, Fabrice a treize ans, de belles jambes bien plantées, une allure sportive avec son t’shirt marrant, ses cheveux qu’il s’obstine à rejeter vers l’arrière et qui lui retombent sur le front, sa ressemblance avec l’acteur Thierry Lhermite (N.B. : qui était jeune à l’époque), sa gouaille et sa façon de rester contre mon épaule quand je l’attire pour l’embrasser. Oui, c’est un « dur », mais aussi un tendre, un écorché vif, un brouillant, un blagueur, le « Biloum » de sa sœur Florence quand tout va bien entre eux, l’ »amour de sa bonne-maman » quand il est d’humeur au câlin et laisse sa main dans la mienne pur regarder la télévision.
J’ai été une grand’mère qui travaille. Elles ne sont pas si nombreuses, les femmes d ma génération, qui ont combiné une profession avec leur amour de mère et ont mené les deux de front. Mes petits-enfants n’auront pas de mo le souvenir de délicieux pots-au-feu, ni de tartes-maison. Je ne suis pas une très bonne cuisinière. Ils n’ont pas davantage passé leurs vacances chez nous ; mais, tout petits, ils ont été embarqué au pied levé dans nore voiture quand Marianne était malade ou fatiguée, ou quand elle demandait : « Maman, tu ne prendrais pas +Fabrice un jour ou deux ? Il a besoin de calme, chez vous, il est bien ». Ils ont connu le lit dissimulé dans un coin de la chambre et qui s’ouvre pour les accueillir, à tour de rôle, car il fait trop petit pour en loger deux à la fois. Fabrice, de son côté, s’accrochait parfois à moi et dfécidait : « Bonne-maman, je vais dormir chez toi ». Je n’ai jamais dit non, je ne résiste pas à ce tyran aux yeux bleus sachant d’ailleurs que cette injonction répondait à un désir profond et nous avons connu les sacs hâtivement préparés, les devoirs terminés sur la table du salon, la mousse au chocolat de Bon-Papa qui s’y connaît, les amertumes brusquement libérées et qu’avec douceur nous remettions à leur just place quand Farice et sa maman s’étaient heurtés, comme il arive, ou que son père rentrant du journal à 8 ½ H. du soir, n’avait pas écouté l’impétueux discours de son fils.
Journaliste indépendante, j’arrangeais autant que possible mes horaires, j’écrivais quand Fabrice était à l’école, ou quand il dormait. Il m’est arrivé bien souvent de travailler jusqu’à minuit pour terminer un texte urgent. Je prenais mes rendez-vous pendant son absence. Et tout s’est d’autant mieux arrangé quand Maurice fut à la retraite, alors que je travaillais encore. Il s’adapta très vite à ce nouveau rythme.
(A suivre)
PASSANTE
08 avril 2009
L'AVANCEE EN AGE (9)
4 décembre
Certains jours vieillir n’est pas facile ! Nous avons l’œil aigu pour constater que l’ovale du visage est plus flou et que la ride, là, s’est creusée, s’ajoutant à celles qui forment une résille autour des yeux à chaque sourire. Il faut réfréner la petite colère, la petite tristesse qui clament très haut : « C’est bien fini, la beauté naturelle, facile, qui rendait la vie plus gaie ». Bientôt, j’aurai le visage d’une charmante vieille dame. Mais charmante ou pas, être vieille quand on a encore le goût de vivre, c’est comme une lumière qui s’éteint.
Si l’on n’avait pas le souvenir, on oublierait comme c’était bon
d’avoir 20 ans, 30 ans, 40 et même plus. La vie brûlait par tous les bouts, nous étions joyeux, imprévoyants, follement actifs et du même appétit j’aimais les amis, les robes de couleur, les promenades, l’amour.
Le feu couve, s’éteint. Le plus difficile est de dire : oui, tout est bien ainsi. Les jours changent de texture, un autre rythme scande les heures et c’est vrai qu’on y puise une forme de paix, qui convient à notre âge. Vieillir, c’est prendre conscience de toutes les limites, de tous les impossibles. C’est une nouvelle façon de vivre. Plus jeune, qui fait ses comptes ? On gaspille son cœur, ses émotions, la couleur de l’été, le détour d’un chemin, sans penser un instant qu’ils ne reviendront plus. Vieillir, c’est le savoir avec acuité et sans rémission. Et s’en accommoder.
Nous n’en parlons à personne. Une légère mélancolie baigne certaines heures mais quel écho aurait un soupir de regret, une nostalgie avouée ? Les vieux savent bien que les jeunes piaffent, courent vers le temps qui les emporte aussi, trouvent essentiels un travail, un dîner, un copain et vous quittent, pressés, sans deviner que vous aviez au cœur un peu de vague à épancher.
Nous ne nous épanchons pas. Ni entre nous pour ne pas délicatement se blesser, ni auprès des autres qui n’ont pas forcément le même regard sur le temps qui va. Ce n’est pas de la solitude. Simplement la leçon que le temps nous a apprise : ne pas importuner pour ne pas peser.
Nous avons tellement besoin qu’on nous aime ! Et il ne nous reste plus, pour plaire, que la chaleur de l’accueil, le sourire qui comprend, l’acceptation des autres. Nous ne sommes pas résignés, mais indulgents. Et nous en concevons de la douceur, même si accepter le temps révolu fait subtilement souffrir...
PASSANTE
27 mars 2009
L'AVANCEE EN AGE (8)
10 novembre
J’ai encore trop d’énergie pour arrêter tour à fait le travail. J’ai donc opté pour ce qu’on appelle « le travail autorisé » qui permet l’activité sans dépasser un montant imposé. Cela me permet des moments de détente et des heures d’activité. J’arrêterai tout à fait quand j’en sentirai le besoin.
Je m’avance doucement dans la retraite comme un navire sur une mer calme. Je le sais bien que c’est un pas vers la vieillesse mais je n’arrive pas à m’en affliger. Vieillir n’est pas une usure mais un cheminement. On ne sait pas quand ce qui nous amusait la veille a cessé de nous plaire. Il ne s'agit pas d’un renoncement mais d’un détachement. Il en est de multiples, de ténus, de sérieux. Je n’en ai pas fait la compte.
La vie prend d’autres couleurs. Je regarde plus attentivement le ciel d’hiver zébré de
mouettes, je sens passer la minute où les pies s’appellent d’un arbre à l’autre et elle me comble. Mes joies sont moins explosives, je riais beaucoup étant jeune, mais je goûte des bonheurs perdus que je ramène à moi rien qu’en fermant les yeux. Je peux ainsi avoir 20 ans et retrouver le col ouvert de Maurice sur son cou brun, son profil droit bien dessiné dans la clarté de printemps, la certitude de son amour.
Il est près de moi, les cheveux gris et la peau mate, les yeux marqués par la vie, un pli d’amertume au coin de la bouche, peu expansif mais présent, quotidien, ne me quittant guère, lisant à mes côtés le Voltaire ou le Pascal qu’il lisait déjà, jeune homme. Ses évasions, il les trouve dans ses lectures. Sa vie lui suffit car nous franchissons ensemble, jour après jour, les étapes qui mènent à la dernière heure.
Le signe le plus perceptible, celui qui ne trompe pas et stigmatise l’âge est la pensée de la mort. Je n’y échappe pas. Quelquefois avec sérénité, je l’évoque comme un aboutissement normal, l’issue naturelle d’une vie active et même comme un repos auquel j’aspire confusément.
Un cycle s’accomplit : la vie. Il lui faut une fin , la mort. Tout est bien. Mais quand je me mets à compter, l’effroi me gagne : comment, dix ans encore, peut-être moins, cinq ou six, ou quelques mois ? Mais je n’ai pas fini ! Mais je n’ai pas tout dit ! Mais je veux voir mes petits-enfants grandir et arriver en leur épanouissement. Las ! Qui sait ?..
Je n’ai pas de mélancolie. Le souvenir demeure en moi et j’aime mieux rester dans la mémoire des miens comme un sourire, non comme une plainte. J’ai toujours beaucoup pensé à maman et je la revois en robe écossaise où le rouge éclate, ou dans un jaune fleuri et lumineux qui teintait de soleil sa peau délicate et fine. Elle ne me quitte pas. Je l’ai plus présente dans mes pensées quotidiennes qu’au bord de sa tombe qui me semble si déserte et si étrangère.
Je voudrais qu’on m’aime ainsi plus tard, comme une ombre amie
et que je sois dans la conversation ou dans une photo qui rappellent des anecdotes et ne gênent pas, ne dérangent guère. La mort est peut-être aussi une présence invisible à côté de ceux que nous avons beaucoup aimés. Je me plais à le croire. Et pourquoi me tromperai-je ?
Maurice et moi nous n’en parlons pas ensemble. Cet instant-là, je le redoute. Car il nous fera mal à tous les deux. Si je pars la première, que fera-t-il ? Et si c’est moi, que deviendrai-je ? On veut bien mourir, mais on ne veut pas se quitter. O dérision !
PASSANTE

