Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

22 octobre 2009

LA FAMILLE QUIQUENGROGNE


 La porte de rue claque, des pas vifs grimpent les escaliers, une jeune fille entre vivement dans le salon où sa petite soeur assise dans un fauteuil ne fait rien. Elle rêve.

 La jeune fille est belle, droite sur ses talons pointus, elle ressemble à une russe avec sa tunique de soie brodée, négligemment nouée d’un cordon tressé.


“ Tiens, dit-elle, ouvre donc ce paquet”. Un sourire, une question: “C’est pour moi? C'est un livre?”

“Mais oui, sotte! Regarde les images; après goûter, je te lirai l’histoire”…

 C‘est ainsi que Lorraine fit connaissance avec la “Famille Quiquengrogne”, des petits cochons qui habitaient une maison entourée de fleurs; là des aubépines, un bouquet de roses, un mur où grimpait la glycine, un jardin comme Lorraine n’en avait jamais vu, car elle habitait la ville. Elle fraya avec la Famille Quiquengrogne, si souriante, habillée de frais, le tablier brodé aux petits points et le chapeau de fête si somptueux sur l’imposante Madame Quiquengrogne!

          Elle avait quel âge, Lorraine? Elle ne sait plus, cinq ou six ans, peut-être. Elle parla beaucoup avec la Famille Quiquengrogne, ils se confièrent des secrets, et elle garda pour eux une affection mêlée de reconnaissance: ils furent les premiers à lui montrer une autre vie, une campagne, des fleurs à planter, à cueillir, pour garnir les tables, les cols des blouses, la ceinture d’un jupon.

Ah! Les Quiquengrogne! Ils ont semé en Lorraine une bouffée de gaîté, de beauté, même s’ils étaient seulement des porcelets dessinés par une illustratrice qui, elle aussi, sûrement, les aimait!


Ils furent des amis. Lorraine s’en souvient encore…

PASSANTE       pers86


 

 

 

Posté par incarnat à 09:48 - SOUVENIRS - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 octobre 2009

L'AMOUREUX

    On ne choisit pas son « amoureux » quand on a neuf ans ! C’est lui qui vous choisit. Il n’en dit rien, mais tout ce qu’il fait le prouve. Du moins le mien, Raymond, un enfant sage. Tellement sage qu’il m’exaspérait ! ..Il était trop bien, Raymond, trop ondulé, trop propre,  trop d’accord avec moi, toujours...

    A l’époque, nous jouions  sur le boulevard  à l’ombre des grands arbres, sur le terre-plein où chaque année s’installait la foire du Midi. Nous nous en sommes donné à cœur joie, de ces concours pour qui courrait le plus vite ; presque chaque fois, nous arrivions à égalité, battant les autres, garçons ou filles. Ce qui leur donnait, à eux aussi, des idées. Ils disaient :

    « Ton amoureux n’est pas encore là ? » ou « Tu es « avec » Raymond, hein, Lorraine ? » ou encore "Raymond a un "bountje" pour toi"! (1)

    Je bouillonnais de colère : je "n’étais" avec personne et ne voulais personne, c’était clair. J’avais très vite décidé de choisir toute seule l’homme de ma vie et  déjà à 9 ans je m’élevais quand un finaud écrivait à la craie sur la porteenfants_courent_3 de la maison « Lorraine  est avec Théo », un autre soupirant ! Maman riait, moi j’effaçais de toutes mes forces l’inscription et le pauvre Théo qui n’y pouvait rien, n’osait plus me regarder ou me dire bonjour.

     Raymond, lui, assumait calmement mes caprices. Quand nous jouions à la corde entre filles, il passait l’air de rien, s’arrêtait, finissait par demander : « Je peux jouer avec vous ? ». A quoi je m’empressais de répondre : « Oui, si tu tournes ». Je lui donnais le bois de la corde et il tournait  pendant que je sautais en cadence : « Deux, quatre, six... ». Comment voulez-vous que j’aie de l’admiration pour ce garçon soumis ?Jouions-nous à cache-cache derrière les arbres et les bancs ? Il arrivait, restait là en spectateur, finissait par oser : « Je peux jouer avec vous ? » et recevait la même réponse : « Oui, si tu y es »...Et docilement, pendant que les filles couraient se cacher, il « y était », appuyait son bras contre le  marronnier , se cachait les yeux et comptait jusqu’à cent.

homme_soir_e Plus tard,  il m’a accompagnée à mon premier thé-dansant. Et docilement, il faisait le tour de la salle pour qu’un autre puisse m’inviter. Il dansait très bien, mais je ne voulais pas qu’il s’illusionne. Donc, il revenait s’asseoir à la table quand j’étais sur la piste.

    Quelquefois, je pense à lui et je me reproche mon involontaire cruauté. C’était un ami sûr. Il assista à mon mariage. Après quoi, nous ne le revîmes jamais.

 

PASSANTE

(1) "Bountje" veut dire "béguin" en bruxellois.

Photo: centresablon.com



 

Posté par incarnat à 12:05 - SOUVENIRS - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

24 septembre 2009

MON PLUS ANCIEN SOUVENIR

    Il fait beau, je pense que c’est l’été, j’ai environ deux ans, je suis dans mon lit-cage. Maman d’habitude est toujours là, jamais elle ne me quitte. Mais ce soir-là, que s’est-il passé ?

     Moi_b_b_Ce dont je me souviens c’est que j’ai grimpé du berceau au lit de mes parents, m’accrochant aux couvertures,  puis j’ai  rampé jusqu’à la table installée devant la fenêtre entr’ouverte. Je sais aussi que j’ai beaucoup pleuré tout en me dirigeant pour voir dehors...

    Je me souviens aussi avoir aperçu Madame Mariette devant son magasin et derrière son étal de tissus installé sur le trottoir. Une Madame Mariette qui met ses mains sur ses oreilles en me regardant et me fait des signes impérieux. Ai-je compris ce qu’elle veut ? Ai-je obéi parce que j’étais une bonne petite fille ? Tout se brouille dans ma mémoire. On m’a raconté la suite.

    Madame Mariette s’est précipitée à la droguerie un peu plus loin, elle  avait vu y entrer maman, qui alertée,  est revenue folle de peur.

    Moi, j’étais retournée dans mon lit, par le même chemin je suppose, et quand elle arriva, je dormais profondément... Le napperon sur la table près de la fenêtre était tiré dangereusement ... et avec lui la lampe à pétrole allumée, qu’on retrouva juste sur le bord. Un centimètre de plus, c’était l’incendie, la catastrophe !

    Sans doute en ai-je conçu une inquiétude inconsciente, car très longtemps, jusqu’aux environs de sept ans, je crois, (j’avais ma chambre alors) j’appelais plusieurs fois avant de m’endormir : « Maman, tu es là ? ». Oui, elle était là, elle ne sortit plus jamais le soir même pour une petite course rapide. Et je grandis en paix.

PASSANTE

Posté par incarnat à 10:34 - SOUVENIRS - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

17 septembre 2009

AH! LES MAGASINS D'ANTAN!

                                                      

    Quand j’étais petite fille, maman était fidèle à ses commerçants de quartier. Elle caroulesourisachetait le linge de maison chez Hayoit (qui existe d’ailleurs encore)  ou à « La lingerie des Flandres » (à une époque où la Belgique n’était pas séparatiste) !  La dame d’âge posé qui nous servait avait un chignon à peigne d’écaille, le teint jaune, les mains maigres mais adroites pour manipuler le mètre de bois à une vitesse qui m’hypnotisait ! A côté de chez elle,  un magasin de parapluies offrait sa vitrine bariolée dont j’aimais les pépins ouverts avec grâce et de l’autre côté, une « Chemiserie » cossue proposait ses assortiments de chemises pour hommes et ses cravates.

    Nous ne connaissons plus le soin attentif avec lequel nous tâtions le tissu (de la popeline, de la soie, du beau coton mercerisé), comparant les textures et les prix ! Mon frère aîné était très élégant, et j’accompagnais maman les veilles d’anniversaire où elle choisissait longuement ce qui conviendrait à son fils bien-aimé. Le patron, Monsieur Vincent, la guidait tandis que je lorgnais du côté de l’arrière-boutique où les deux fils, Edouard et Robert louchaient et se poussaient en me faisant des grimaces…Nous avions sept ou huit ans alors et jamais nous ne nous serions parlé en nous croisant dans la rue !...On avait l’impression que « cela ne se faisait pas » !

LA RENTRE DES CLASSES

    En évoquant mon frère, je me rappelle l’émotion teintée de fierté avec laquelle je suivais ses gestes quand, à la rentrée en 1ère primaire, il rédigea bontravail__cole les étiquettes « à la ronde ».  Cette écriture « à la ronde » que j’ai toujours été incapable de reproduire, émaille mes jeunes années et mon frère en assuma longtemps la rédaction irréprochable en tête des livres et  cahiers de classe.

    Il remplaça mon père dans mon éducation. J’avais neuf ans quand celui-ci mourut et, sur son lit de mort mon frère lui promit de veiller sur moi. Il fut, comme on disait alors, « le soutien de la veuve et de l’orphelin », devint chef de famille et exerça une autorité gentille mais ferme envers la fillette rêveuse que j’étais. J’avais « mes » tâches ménagères ! J’époussetais la chambre et la salle à manger, je faisais les commissions secondaires (le boulanger, le pharmacien et parfois l’épicerie) maman s’occupait le matin des emplettes pour les repas et, quand j’avais fini mes devoirs, j’étais priée de broder…Broder ! J’exécrais !.. Oui, les soies multicolores me plaisaient, je les lissais entre mes mains, j’admirais leurs dégradés qui, pour un même fil, passaient du rouge foncé au rose fraise, ou du bleu indigo au bleu ciel. Ce qui teintait le napperon de suaves nuances.

    Mais j’étais maladroite, j’avais horreur du point de tige, il était toujours trop grand et ma sœur aînée, mariée,  vérifiait mon travail et n’hésitait pas à me faire recommencer !  En y repensant maintenant, je me dis que  maman n’adorait pas non plus la broderie, car je ne lui ai jamais vu un « ouvrage de dames » entre les mains.  Elle préférait la couture de vêtements et coupait hardiment des jupes ou des corsages qu’elle confectionnait avec beaucoup d’aisance.  Mais j’étais trop jeune pour m’en aviser et réclamer quand, ayant terminé péniblement un dessus de cheminée représentant des petits Hollandais en sabots ou me fourrait dans les mains un autre dessus de cheminée où je brodai des tulipes.. Et un troisième où j’alignai des cerises appétissantes. Je suppose que là s’arrêta mon expérience de brodeuse ; car je n’ai aucun autre souvenir de motifs divers et sans doute me prit-on en pitié ou comprit-on enfin mon incompétence !

    Je me rends compte en écrivant que tout ceci a un goût suranné, un parfum de roman pour jeunes filles ! Et cependant, ce fut mon enfance, et je ne regrette rien. Même pas d’avoir appris la broderie ! D’autant plus que dernièrement, consultant la neurologue pour mes migraines, elle me conseilla de diminuer l’ordinateur…et de broder pour me détendre !...

    J’envisage presque sérieusement de m’y remettre !

    PASSANTE

05 août 2009

LA HONTE

    bjrarrosoirMEJ’avais quatre ans, bien coquets , des petits bas blancs, les cheveux coupés à la chienne et une débordante bonne volonté. Mademoiselle Raymonde dessinait au tableau. On apprenait des choses : que la pluie vient du ciel, que le vent fait voler les feuilles, qu’il faut écouter les grandes personnes, que la Toussaint est la fête de tous les saints. Des choses utiles à savoir et que Mademoiselle Raymonde crayonnait de plus en plus vite sur le tableau.

    Quand il était plein, la plus sage de la classe pouvait essuyer ce tableau. C’était une récompense !

    Ce jour-là, ce fut moi. Je n’en montrai rien, mais j’étais très fière ! J’avais la petite éponge et un petit bassin. J’essuyai consciencieusement. Et puis, la cloche sonna.

    Saisissement ? Nervosité ? Inquiétude? Simple sursaut ? Je fis un pas de trop en arrière et me retrouvai assise dans le seau d’eau. Tout le monde riait. Je pleurais : « Mais ce n’est rien, dit Mademoiselle Raymonde en me berçant contre elle. Ta maman t’attend sûrement dans le couloir. On va arranger ça »...

    Eh oui ! On m’enleva purement et simplement ma culotte et je m’en fus, hurlante, jusqu’à maman qui n’avait pas prévu l’incident...

    Je retournai à la maison, les fesses à l’air, sous la très courte petite robe d’été...

PASSANTE

Posté par incarnat à 10:01 - SOUVENIRS - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

28 juillet 2009

AH! LES BELLES CHAUSSETTES!...

    En 4ème année primaire, nous allions nous initier au tricot. Oh ! joie. Je me voyais déjà manipulant avec amour des laines rouges, bleues, douces aux doigts, et confectionnant un bonnet pour ma poupée Muguette ou, peut-être, un petit paletot ?

    Pas de ça, Lisette ! Une bonne laine beige solide,280px_Poup_es_de_collection_2 quatre aiguilles fines et en avant la musique ! Vingt-cinq petites filles de dix ans tricotèrent des chaussettes pour elles-mêmes, à l’époque où on portait des bas trois-quarts. Hideuses, échappant à mes mains distraites, les mailles se sauvaient par un bout alors que je m’efforçais de conserver les points qui restaient à l’autre. Je me souviens méli-méo de remontrances, d’explications patientes, de regards navrés, de mauvais points et finalement d’abandon pur et simple de la maîtresse qui en avait plus qu’assez de cette élève incapable !

    Je me suis souvent demandé par quelle aberration têtue on s’obstinait à nous inculquer les éléments du tricot pour des chaussettes qu’adultes jamais aucune de nous n’oserait tricoter pour son époux ou son enfant ! L’enseignement avait de curieux détours pour nous préparer à notre rôle d’épouse et de mère ! non que je sois rétive aux « travaux manuels ». Mais tout était dans la façon. A quatorze ans, nous descendions dans une avenante cuisine-cave où Sœur Thérèse, manches retroussées, nous initiait à l’art de la soupe aux tomates, des speculoos, des biscuits à la cuiller ! Miracle : on pouvait parler ! Et on s’en donnait à cœur joie.

    J’ai toujours été une piètre cuisinière, mais les souvenirs que je garde des cours de cuisine sont frais et chantants ! Dans la poche de notre cache-poussière blanc, on cachait les paroles du dernier refrain à la mode et on les passait à la voisine. On chantonnait à mi-voix ; Sœur Thérèse faisait la sourde. Elle n’entendait ni « Quand je te tiens, là, sur mon cœur ... » ni « Parlez-moi d’amour, redites moi des choses tendres... ».

    Et si elle les entendait, qui sait, ils lui rappelaient peut-être des souvenirs d’un autrefois définitivement enfoui ?

PASSANTE


Photo Wikipédia: pourpées anciennes.
 

Posté par incarnat à 09:12 - SOUVENIRS - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

10 mai 2009

LA DEUXIEME CHANCE

(Suite de "Mes apprentisages" 1er mai)

 

   J’eus seize ans en avril. En mai, je terminai mes trois ans de cours du soir avec « Distinction » en dactylo et « Grande distinction » en sténographie. J’étais contente : puisqu’il me faudrait travailler très bientôt, j’avais une flèche à mon arc et j’étais bien décidée à l’utiliser. Employée dans un bureau me séduisait plus qu’un atelier de couture. D’autant que la couture...

    J’allais terminer ma 3ème année de secondaire. C’était un passage important et les examens se déroulaient devant un jury officiel, étranger à l’école et témoin tatillon de notre effort...Lequel consistait notamment à créer et réaliser une robe du soir en papier de soie, épinglé sur buste sans qu’on puisse y distinguer la moindre trace d’accroc ou d’infime déchirure. Je me rongeais les sangs. Jamais je sewing_roomne réussirais ! J’étais maladroite de mes mains et chaque épingle creusait un petit trou perceptible au regard. De plus, si inventer un modèle et en dessiner le patron ne m’inquiétait pas, je fulminais à l’idée de doubler de classe pour un échec dans la section qui aurait dû m’ouvrir l’avenir.

    Afin que nous puissions consacrer le mois de juin à nos divers examens de coupe et couture, la Direction organisa ceux de cours généraux dans la deuxième quinzaine de mai. Je réussis avec « Grande Distinction ». Mon désespoir redoubla : malgré ce beau résultat, doubler pour mon incapacité  professionnelle me révoltait. J’avais demandé à maman de m’éviter cet affront et cette peine et de m’autoriser à chercher un emploi de « débutante » en sténo-dactylographie. Mais elle hésitait. J’étais très jeune et elle envisageait mal l’idée de me retrouver en monde inconnu ; l’école était plus rassurante...

    Et là, j’eus ma deuxième chance. Roger Senlis proposa à maman de m’engager pour son hebdomadaire. Cela m’obligeait à partir de la maison à 7 H. du matin, de prendre le tram jusqu’à la Gare du Midi, puis le train jusqu’à Heverlee où il habitait avec sa famille, et enfin de marcher un bon quart d’heure pour arriver enfin.train_campagneIl m’offrait des appointements tout à fait raisonnables et promettait de m’initier au métier. Mon contrat m’engageait à travailler quatre jours par semaine, en pension en quelque sorte, car je logerais chez lui pour m’éviter ces épuisants trajets.

    Cette fois, maman s’avoua vaincue. Elle accepta l’idée, nous allâmes à Heverlee faire connaissance de la petite famille « d’accueil » où je séjournerais désormais, avec beaucoup de joie et d’amitié.

    La roue avait tourné. Je ne dirai jamais avec assez de force ce que je dois à cet homme tranquille qui discerna en l’adolescente que j’étais la volonté et la capacité d’écrire et de s’améliorer.

    Mon récit s’achève ici. Merci de m’avoir suivie au cours de ce voyage dans le passé, qui me semble si loin, si loin !...

PASSANTE

L'illustration est empruntée au site www.husqvarnaviking.com, un atelier de couture interactif très intéressant. Vous pouvez m'en croire!...)



Posté par incarnat à 08:48 - SOUVENIRS - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

01 mai 2009

LA LETTRE (3)

MES APPRENTISSAGES


    Partagée entre mes devoirs scolaires, les travaux de couture à terminer à la maison pour le lendemain, les cours du soir de sténo-dactylo et, en guise de leçons, les signes à mémoriser pour être capable de prendre sous la dictée, de plus en plus vite, des lettres et des rapports administratifs et commerciaux de plus en plus alambiqués, je commençai néanmoins mon apprentissage littéraire !

    Maman avait levé toute interdiction de lire ; désormais lire faisait partie de mon éducation puisque Robert Senlis me faisait analyser, par exemple, le premier chapitre du « Petit Chose » d’Alphonse Daudet ; ou encore me demandait un pastiche du « Sous-préfet aux champs », toujours d’Alphonse Daudet, extrait des « Lettres de mon moulin ». C’était sa façon à lui de m’éveiller à la musique des mots, à l’émotion d’une tournure de phrase, tout en préservant ce qui m’était personnel.

    Il estimait qu’une méthode de travail est indispensable ; j’appris comment dresser un plan, organiser mes différentes tâches, et surtout j’appris la stylistique et j’étudiai les procédés littéraires, les modes de composition des auteurs soumis à ma perspicacité ! Ah ! les figures de style, la syntaxe, le vocabulaire, la forme et le fond d’un texte, comme je m’y plongeai avec délice ! Et comme je mis d’ardeur à substituer aux verbes « être, se trouver, il y a »...un verbe intransitif baguette_feefou réfléchi, de nature à « faire image ».

    Ecrire, c’est en effet rendre proche une image, un sentiment, une réflexion, avec précision et finesse, s’il se peut. Et je m’appliquai !...

    « Au-dessus des nuages il y a un aigle » devint « plane un aigle » ; « Sur un ciel bas et plombé il y a la flèche de la cathédrale » fut remplacé par « pointe la flèche de la cathédrale » ; « Sur le toit il y a un drapeau » me suggéra aussitôt « flotte un drapeau » et « Une statue est sur la colonne » devint évidemment « surmonte la colonne ».

    Exercice simplet, semble-t-il, mais qui m’ouvrit d’immenses perspectives. Je me fis bientôt un devoir de n’utiliser que des verbes évocateurs, travaillant le dictionnaire à mes côtés, et me pliant au pastiche avec délectation. Wikipédia dit mieux que moi ce qu’il est : « l’imitation minutieuse du style d’un écrivain, reproduisant les formes et les contours de ses phrases, comme la pâte d’un moule reproduit un modèle ». Ce qui ne vise ni le plagiat ni la parodie, mais assouplit la plume aux méandres et subtilités de la langue française.

    Je m’attelai avec passion à ces nouvelles tâches.chapeau_fleurs

    Et le temps passa...

PASSANTE

Posté par incarnat à 09:52 - SOUVENIRS - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

28 avril 2009

LA LETTRE (2)

   

    ange_journ_eIl me fallait répondre à cette lettre bienheureuse et je le fis, pour remercier tout d’abord de publier ma nouvelle et pour clarifier la question informulée : « On sent que  vous êtes très jeune... ». Je dis très simplement que j’avais quatorze ans, que j’étudiais la couture et que, néanmoins, je souhaitais un jour « devenir romancière ».

    Presque par retour du courrier, une lettre arriva, destinée à maman cette fois. Robert Senlis (nous l’appellerons ainsi pour la facilité), précisait qu’il était marié, père de trois enfants, qu’il venait régulièrement à Bruxelles et serait heureux si elle pouvait le recevoir prochainement. Il souhaitait faire notre connaissance et s’entretenir avec nous de mon avenir.

    Non, il n’y eut pas de « conseil de famille », mais maman en parla avec mon frère et ma sœur aînés. J’ignore s‘il y eut des réticences, des mises en garde, des conseils de prudence ou  des encouragements, mais Robert Senlis arriva un jeudi après-midi. Je ne savais pas encore que ma vie allait changer !

    J’avais troqué mes bas trois-quarts à losanges contre des « longs bas » en fil mercerisé et chaussé mes souliers vernis du dimanche. J’avais ainsi un peu moins l’air d’une écolière. Maman versa le café, offrit des biscuits, et écouta. Elle écouta un homme de cœur, un lettré, un poète, professeur de français avant de devenir journaliste puis rédacteur en chef. Elle exposa l’écartèlement moral qui était le sien : d’une part, la volonté de me doter d’un « vrai » métier, d’autre part la surprise d’avoir une petite fille qui « voulait écrire » mais n’aurait jamais les diplômes indispensables pour faire une carrière.

    Moi je les écoutais tous les deux. Il défendait ma cause, j’étais sidérée. Mais il comprenait maman (elle lui avait expliqué que je suivais des cours du soir de sténo-dactylo) et, se tournant soudain vers moi il demanda sérieusement :

    - Es-tu prête à étudier davantage ? Dans ce cas, je peux t’aider...

    J’étais prête à tout et il le vit plus qu’il ne comprit ma réponse bredouillante. Alors, se tournant vers maman, il dit avec un sourire :

    - Vous avez là quelqu’un qui promet beaucoup, Madame, et si vous le permettez et si elle s’y engage, je veux bien me charger de la former. J’ai apporté des livres, je lui donnerai des devoirs chaque semaine, je les lui enverrai corrigés, il faudra qu’elle s’inscrive à une bibliothèque et lise les auteurs que je lui conseillerai et ainsi, peu à peu, elle deviendra maîtresse de son écriture. Etes-vous d’accord ?

    Maman me regardait, les larmes aux yeux. Elle était dépassée par ce 2roses_rosesqui nous arrivait, elle voulait dire oui, mais elle se tourna vers moi et murmura :

    - Tu es d’accord ?...

    Alors, il sortit des manuels de sa serviette, en ouvrit un sur la table et je reçus mon premier cours de stylistique dans cette petite cuisine quelconque, tandis que maman attisait le feu et que le crépuscule d’hiver  embrumait peu à peu la fenêtre.

PASSANTE

Posté par incarnat à 10:01 - SOUVENIRS - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 avril 2009

LA LETTRE

       (Voici la suite de : "Je serai romancière")


X


    J’étais probablement en congé scolaire ce jour-là puisque je me souviens de maman ouvrant la porte de la cuisine où je débarrassais la table. Elle avait relevé le courrier et soudain s’exclama :

    - Une lettre pour toi ?  Qui t’écris ?... « Mademoiselle Lorraine X... ». Je vous demande un peu : « Mademoiselle » !... On ne sait pas que tu es une gamine ?...

    Non, on ne savait pas ! J’étais figée, partagée entre la joie et l’inquiétude, je pensai brusquement à la réaction de ma mère qui allait comprendre que je m’étais cachée d’elle, que je m’étais tue, que j’avais osé...Mais la joie de recevoir une réponse, même si elle était négative, me rassurait toutefois : jeume_femmeje n’avais pas importuné, on prenait la peine de m’écrire et...non, l’enveloppe ne contenait pas mon texte en retour, c’était une simple feuille de papier à lettre que maman sortait prestement de l’enveloppe, tandis que j’attendais le verdict :

    « Mademoiselle, j’ai bien reçu votre nouvelle, je l’ai lue avec intérêt,. On sent que vous êtes très jeune, mais le récit est agréable, se laisse lire et j’ai le plaisir de vous annoncer que je le publierai dans le n° ... de la revue. Si vous avez un n° de C.C.P. faites-le-moi parvenir afin que je vous verse votre cachet «

    Maman n’était jamais à court d’argument.  Française, issue d’une famille ou cinq filles n’avaient pas eu la vie facile à cause du départ du père pour une destination inconnue  et qui ne revint jamais, elle avait tôt acquis  le sens de la répartie, et sa vivacité mêlée d’espièglerie lui restait par-delà les années. Mais cette fois-ci, elle fut sans voix. Tout comme moi, d’ailleurs !  Elle était restée debout. Elle s’assit, puis me regarda et sa voix était toute changée :

    - Ma petite fille, dit-elle, tu as donc écrit en cachette ?

    Je bafouillai un « oui » qui m’étranglait un peu. Mais maman semblait anéantie :

    - Tu y tenais tant que ça à cette idée d’écrire ? Et moi je n’ai pas compris...

    Puis me regardant bien en face, de ses yeux bleus délavés par les larmes versées pendant tant et tant d’années après la mort de mon père :

    - Peut-être que tu y arriveras. Peut-être que ce sera très difficile. Tu le sais bien, n’est-ce pas, que je ne peux pas te payer d’études ? Que je le voudrais du fond du cœur, mais c’est impossible !

    C’est moi qui l’ai rassurée. J’ai dit que cela ne faisait rien, que je continuerais la couture et les cours du soir de sténo-dactylographie, et que j’écrirais pendant mon temps libre. Je la revois, les mains abandonnées sur ses genoux, désemparée.  Elle ne me gronda pas et le soir, quand mon frère aîné rentra  (Il était aussi mon tuteur, je le rappelle)  elle lui expliqua un étonnement provoqué par mon attitude de dissimulation et plus encore par la réponse du rédacteur en chef.

    J’allai dormir le cœur en paix.

PASSANTE

Posté par incarnat à 18:14 - SOUVENIRS - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
« Accueil  1  2  3   Page suivante »