23 septembre 2009
JE SUIS ENTRE DANS LA RONDE
Ce matin pour la première fois depuis longtemps, je me suis réveillé en sachant où j’étais. J’avais un vague sentiment de souffrance, qui ressemblait à un souvenir . Je voyais des ombres qui dansaient en lançant loin des cartables , et il me semble qu’elles chantaient. Des ombres ne chantent pas, d’habitude. Mais c’était l’ombre des profs qui envoyaient les cahiers au feu et les étudiants au milieu. Ils en avaient ras le bol, ras la casquette, et moi aussi.
Alors, je suis entré dans la ronde, comme les autres j’ai crié « A bas le système ! A bas l’école ! A bas les jeunes » » je n’en pouvais plus
de crier. J’étais emporté, tourbillonnant, dans la ronde infernale. Certains collègues restaient en dehors, ils faisaient des gestes de conciliation mais Julie, Adrien, Chantal et Pierre et aussi Fabian, et aussi Bernadette, continuaient à chanter « les cahiers au feu et les jeunes au milieu ». C’était drôle d’envoyer nos serviettes d’enseignants dans le ruisseau, de hurler comme le font les 5ème professionnelles dans la cour de récréation. Que dis-je ? Crier ? Gueuler ! Oui, j’ai gueulé. Je m’en suis donné
à cœur joie. Tout est sorti. La colère, l’indignation, l’incompréhension, la revendication, la supplication, tout ce qu’on ressent sans rien dire, et qui nous étouffe.
Et puis, plus rien. Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je me réveille dans un lit d’hôpital. Il paraît que j’étais dans le coma. Il paraît que j’ai reçu une pierre sur la tête, lancée par François, le meneur de la classe. Il m’a visé, il ne m’a pas raté. Depuis combien de temps, Mademoiselle ? Trois semaines, vous dites trois semaines ? je pourrai sortir quand ? On ne sait pas ? Pourquoi ? On ignore comment je fonctionne ? On pense que peut-être je devrai démissionner ? C’est quoi, cette embrouille ?..
Je le sais, au fond de moi. Les profs ne peuvent pas se rebeller. Les profs n’ont pas le droit de... Et les jeunes ils ont le droit, eux ?...
LORRAINE
Tableau Albert Anker - 1848:" La classe"
11 août 2009
LUTTER CONTRE L'ILLETRISME
Oui, pour la plupart, ils sont allés à l’école et en sont ressortis aussi ignorants. Ils ne savent ni lire ni écrire, à peine compter. Ils sont parmi les premiers à vivre le chômage de plein fouet, et condamnés souvent à végéter toute leur vie.
C’est notamment pour eux qu’Agnès (dont je vous ai déjà parlé dans « Hello ! Les tricoteuses ! »), travaille comme bénévole dans un centre social où elle fut salariée pendant vingt ans.
- Je suis membre du secteur adultes, dit-elle, et je fais partie du « Réseau d’échanges de savoirs ». On s’inscrit, on dit ce qu’on sait faire et ce qu’on aimerait apprendre. On donne nos connaissances et notre temps gratuitement et en échange on reçoit gratuitement ce qu’on désire étudier.
Donc, Agnès enseigne le français à tous les niveaux
et alphabétise les participants à ses cours. Elle souhaitait étudier l’anglais. Elle offre donc du « FLE » (Français langue étrangère) et reçoit des cours d’anglais.
- Le professeur d’anglais (une Anglaise authentique et « vrai » professeur) reçoit, elle, de l’italien. C’est une chaîne de solidarité pour les savoirs. On peut offrir ou recevoir des cours de langue, d’informatique, de cuisine, de jardinage, de coiffure, etc.
De plus, Agnès milite dans une autre association pour la promotion de la lecture et contre l’illettrisme par des actions ponctuelles.
Il m’a semblé particulièrement intéressant de montrer comme le bénévolat débouche sur des horizons multiples, où chacun, en fin de compte, trouve et choisit ce qui lui convient. Pour avoir été moi-même bénévole pendant sept ans, je témoigne du sentiment d’ »utilité » que l’on ressent à une époque où se termine la vie professionnelle et où l’on éprouve quelquefois le sentiment d’être « largués » ! Rien n’est plus positif que se sentir attendu, estimé, reconnu pour ce que l’on est. Et, dans la formule qu’a choisi Agnès, de s’enrichir soi-même d‘un bagage de connaissances qui ouvrent de nouveaux horizons.
PASSANTE
07 juin 2009
ROSINE ET L'ANGE
J’ai quatre ans, je suis une grande, maman l’a dit. C’est de nouveau Mademoiselle Raymonde l’institutrice, elle me demande :
-Bonjour, Rosine, tu es contente de rentrer ?
Oui, je suis contente, je suis déjà venue quand j’étais petite. Là, j’avais peur, mais maintenant non. J’ai ma place juste devant le bureau, mon petit banc est ciré et sent bon. Armand s’assied à côté de moi, on se connaît, son papa me pince la joue quand il me voit, mais je n’ose pas dire que ça fait un peu mal. Il rit, il parle fort, mais il est gentil.
Il y a plein de nouveaux, des qui pleurent, et des qui se collent à leur maman. Moi, j’ai pas pleuré. Je suis une grande.
Melle Raymonde tape dans ses mains. « Un peu de silence ,on va chanter ». C’est difficile de chanter parce que Laurette crie tout haut « Maman, maman ! Où elle est, maman ? ». On chante quand même. On entend moins Laurette quand on crie « « il faisait du vélo Pipo quand il était militaire, il faisait du vélo Pipo quand il était matelot »... J’aime bien cette chanson. Melle Raymonde claque encore une fois dans ses mains :
« On va faire la prière ». Moi je sais. Je reconnais ma main droite. Mais Armand lève sa main gauche et d’autres aussi. Melle Raymonde tourne le dos à tout le monde et lève la main droite : « Faites tous comme moi » et tout le monde sait d’un coup comment faire. C’est drôle.
Maintenant Melle Raymonde déroule une toile peinte pendue au tableau ; elle dit que c’est le ciel . Moi, je ne vois que des hommes et des dames à genoux, beaucoup, autour d’un homme qui a de la barbe et une couronne, comme le Prince de Blanche-Neige. Avec son bâton, Melle Raymonde montre ces gens et dit que ce sont des saints. Il y a aussi des anges avec des ailes.
- Vous aussi, mes enfans, vous avez un ange gardien.
Il est près de vous tout le temps, mais vous ne le voyez pas.
Je ne le vois pas ; mais puisqu’il est là, je lui fais une toute petite place sur le banc, entre Armand et moi. Armand s’assied dessus. Alors je le pousse très fort : « Recule, tu es sur l’ange ». Et maintenant Armand est par terre... Je ne sais pas comment ça se fait...
LORRAINE
14 février 2009
TU SERAS COUTURIERE, MA FILLE!
J’avais bientôt douze ans quand naquit le second bébé de ma sœur, Roger. J’avais économisé sou par sou pour lui offrir un cadeau. Place du jeu de Balle, entre l’estaminet « Chez Jan » et le marchand de plaques de phonographes, le magasin de layette « Au Beau Bébé » s’incrustait comme un nid. Il exposait des chemisettes en fine popeline, ourlées de dentelle, des couche-culottes, des langes et des cache-langes, des brassières bleues ou roses, des bavoirs, mais surtout la robe blanche du baptême toute étoilée de broderies, le béguin et le manteau assorti qui achevaient de transformer le nourrisson en prince d’un jour. J’achetai une bavette, c’était tout ce que ma fortune me permettait !
J’ignorais encore, ce jour-là – nous étions en juin – qu’à la rentrée je serais mise en section « couture » car j’espérais malgré tout que maman m’autoriserait à faire les études commerciales. Mais elle n’en voulait pas démordre et bientôt mes doigts malhabiles allaient s’exercer au plumetis, au point de bourdon, aux « jours » pour agrémenter le trousseau d’un nouveau-né ou d’une jeune épousée.
Car celui-ci était l’ABC d’un apprentissage qui s’échelonnait sur six ans, afin de former de parfaites couturières. En deux ans supplémentaires, nous pouvions atteindre le régendat et enseigner à notre tour.
Je ne voulais pas devenir couturière. Je l’avais dit et répété, mais maman tenait bon. Que répondre, quel argument opposer ? J’avais douze ans, un manteau bleu marine à martingale, une écharpe blanche, des molières noires, un béret alpin et un front têtu : non, je ne serais pas couturière...
Et pourtant, à la rentrée de septembre, je m’assis comme les autres à l’une des longues tables rectangulaires qui garnissaient la salle de coupe. Je n’étais pas résignée. Pas révoltée non plus. Une sorte de tranquille détermination m’assurait qu’au moment voulu, j’échapperais au destin auquel on me condamnait. Je mis de la bonne volonté à coudre, mais, penaude, je m’entendais reprocher mes maladresses, des points de souris trop grands, des faufilures trop lâches, des festons mal dégrossis, des points de côté qui s’en allaient de guingois, des ourlets inégaux...Je n’étais pas douée, mais là pas du tout et mes efforts, mon application n’empêchèrent pas mes professeurs de secouer la tête avec découragement : décidément, mon enfant, vous n’êtes pas faite pour la couture !
J’en étais convaincue depuis longtemps, sans savoir encore que mes doigts nerveux manquaient de précision, qu’un coup de ciseau risquait fort de dévier, qu’une emmanchure se révélait mal ajustée et qu’en plus, les dessins de silhouettes qui nous regroupaient une fois par semaine manquaient de grâce et d’équilibre !...
Passante
25 novembre 2008
LA JEUNE FILLE AUX MANCHES OUVERTES...
Un jour en 3ème secondaire, je crois, notre prof de français nous parla de Francis Jammes. J’aimai tout de suite cette façon un peu saugrenue d’aligner ses vers, d’autant que nous étions baignées de poésie classique. Tant d’années après, je peux encore réciter de mémoire:
La jeune fille est blanche,
elle a des veines vertes
aux poignets, dans ses manches
ouvertes.
Est-ce qu’elle se doute
qu’elle vous prend le cœur
en cueillant sur la route
des fleurs
C’est seulement beaucoup plus tard que je m’aperçus que notre
« Anthologie des poètes français » avait triché..On nous fournissait nos manuels scolaires par l’entremise de la « procure » qui, veillant scrupuleusement à la morale des jeunes filles, choisissait ses éditeurs parmi les mieux pensants. Il me fallut donc des années pour savoir que Francis Jammes avait innocemment écrit trois strophes supplémentaires:
On dirait quelquefois
qu’elle comprend des choses.
Pas toujours. Elle cause
tout bas.
« Oh ! ma chère ! oh ! là là...
... Figure-toi... mardi
je l’ai vu... j’ai rri. » — Elle dit
comme ça.
Quand un jeune homme souffre,
d’abord elle ser tait :
et ne rit plus, tout
étonnée.
Et c’est tout étonnée que je comprends à mon tour combien on nous tenait loin du plus petit tressaillement sentimental. Il aurait pu mettre notre cœur à mal , qui sait !
Cette « Jeune fille » début de siècle ressemble peu à mon cahier d’images. Mais je vous la présente quand même, en souvenir de ma jeunesse.

