12 mai 2009
L'AVANCEE EN ÂGE (12)
Puis arriva Florence. Florence, ce nom de fleur, de ville souveraine, évocateur de cieux toscan rosés dans le matin et bleus à midi, allait lui convenir à merveille. Pouvait-on le deviner dans ce bout de chou aux cuisses dodues, aux bracelets de chair fermes, qui assise sur mes genoux me regardait d’un air grave ?
C’était une petite bonne femme douce, déjà sereine, aux yeux d’autant plus bleus sous sa crinière de cheveux noirs ; ce regard indéchiffrable me fascinait. J’y devinais la fillette, l’adolescente qu’elle deviendrait, aimante, attentive, et pourtant armée quelquefois de redoutables et brefs accès de colère. Ce bébé à l‘air paisible regardait déjà la vie et semblait en supputer les inexactitudes. Tout le monde l’aima, ses parents, ses grands’parents, la gardienne qui s’en chargea quelque temps, la puéricultrice du prégardiennat où elle fréquenta jusqu’à l’entrée dans la cour des petits. L’institutrice du jardin d’enfants l’adopta d’emblée : « Ma poupée aux yeux bleus » disait-elle en la câlinant.
Florence, elle, n’avait d’yeux que pour son frère, le grand, le mâle, le macho, mais oui, déjà ! Avec quelle touchante application copiait-elle ses gestes ! Il fallait la voir,
assise sur le divan à ses côtés, tenter d’attraper comme lui ses pieds nus en position de lotus que son embonpoint rendait bien difficile !
L’aimait-il, lui ? Sans doute, malgré sa jalousie âprement manifestée, une supériorité d’aîné qui confisquait ans vergogne ce qui appartenait à sa sœur et dont lui avait envie : les legos, les bonbons, les livres, les peluches, les genoux de bon-papa ou les miens, sur lesquels s’était installée la petite. Tous deux d’ailleurs savaient se faufiler entre la chaise et la table, nous escalader sans en avoir l’air, et nous étions en quelques secondes prisonniers de ces affectueux tyrans dont pour rien au monde nous n’aurions tenté de nous délivrer ! Etre grands’parents, c’est aussi cette bienheureuse acceptation des gestes d’enfants qui témoignent plus que des paroles, le lien qui nous unit, la tendresse, la confiance, la compréhension.
Florence avait à peu près deux ans et Fabrice cinq quand il se heurta devant elle à l’autorité de son père. En cet après-midi de dimanche, il avait étalé plusieurs albums sur le sol et s’en allait vers d’autres plaisirs, quand Philippe lui dit : « Fabrice, ramasse d’abord ces illustrés ». Fabrice, imperturbable, se dirigea vers l’escalier. Le ton avait monté. Intéressée, Florence assise par terre, leva la tête. Mais son frère installé à présent sur le divan, fit mine de ne pas entendre. C’est un entêté, on allait voir ce qu’on allait voir !..Et de fait. Philippe, énervé, haussa le ton ; Fabrice, boudeur, baissa le nez. Mais quand il vit son père quitter son siège, il prit peur sans doute et se mit à pleurer. Personne n’avait dit un mot, ni Marianne, ni mon mari, ni moi ; l’affaire se passait entre père et fils.
C’était compter sans Florence. Elle regarda son frère, se tourna vers Philippe, puis à quatre pattes, à toute allure, s’en alla ramasser un livre et le tendit à son père dans un grand mouvement de conciliation.
Je n’ai jamais oublié cette scène qui prouvait de façon éclatante la bonne volonté d’une petite fille déchirée par la colère de deux êtres qu’elle aimait. Elle révélait un trait de caractère qui ne s’est jamais démenti, un désir profond d’harmonie, d’accord, qui la portera à rendre service spontanément, à vouloir dans la mesure de ses moyens adoucir un chagrin ou faire plaisir à ceux qu’elle aime. Elle sera ainsi, pendant des années, la « suivante » de Fabrice, lui apportant ses jeux, lui donnant ses biscuits, le comblant plus qu’il ne le méritait. Jusqu’au jour où elle refusa, ayant compris qu’être bonne, ce n’est pas nécessairement être dupe !
PASSANTE
Florence a grandi
10 mai 2009
LA DEUXIEME CHANCE
(Suite de "Mes apprentisages" 1er mai)
J’eus seize ans en avril. En mai, je terminai mes trois ans de cours du soir avec « Distinction » en dactylo et « Grande distinction » en sténographie. J’étais contente : puisqu’il me faudrait travailler très bientôt, j’avais une flèche à mon arc et j’étais bien décidée à l’utiliser. Employée dans un bureau me séduisait plus qu’un atelier de couture. D’autant que la couture...
J’allais terminer ma 3ème année de secondaire. C’était un passage important et les examens se déroulaient devant un jury officiel, étranger à l’école et témoin tatillon de notre effort...Lequel consistait notamment à créer et réaliser une robe du soir en papier de soie, épinglé sur buste sans qu’on puisse y distinguer la moindre trace d’accroc ou d’infime déchirure. Je me rongeais les sangs. Jamais je
ne réussirais ! J’étais maladroite de mes mains et chaque épingle creusait un petit trou perceptible au regard. De plus, si inventer un modèle et en dessiner le patron ne m’inquiétait pas, je fulminais à l’idée de doubler de classe pour un échec dans la section qui aurait dû m’ouvrir l’avenir.
Afin que nous puissions consacrer le mois de juin à nos divers examens de coupe et couture, la Direction organisa ceux de cours généraux dans la deuxième quinzaine de mai. Je réussis avec « Grande Distinction ». Mon désespoir redoubla : malgré ce beau résultat, doubler pour mon incapacité professionnelle me révoltait. J’avais demandé à maman de m’éviter cet affront et cette peine et de m’autoriser à chercher un emploi de « débutante » en sténo-dactylographie. Mais elle hésitait. J’étais très jeune et elle envisageait mal l’idée de me retrouver en monde inconnu ; l’école était plus rassurante...
Et là, j’eus ma deuxième chance. Roger Senlis proposa à maman de m’engager pour son hebdomadaire. Cela m’obligeait à partir de la maison à 7 H. du matin, de prendre le tram jusqu’à la Gare du Midi, puis le train jusqu’à Heverlee où il habitait avec sa famille, et enfin de marcher un bon quart d’heure pour arriver enfin.
Il m’offrait des appointements tout à fait raisonnables et promettait de m’initier au métier. Mon contrat m’engageait à travailler quatre jours par semaine, en pension en quelque sorte, car je logerais chez lui pour m’éviter ces épuisants trajets.
Cette fois, maman s’avoua vaincue. Elle accepta l’idée, nous allâmes à Heverlee faire connaissance de la petite famille « d’accueil » où je séjournerais désormais, avec beaucoup de joie et d’amitié.
La roue avait tourné. Je ne dirai jamais avec assez de force ce que je dois à cet homme tranquille qui discerna en l’adolescente que j’étais la volonté et la capacité d’écrire et de s’améliorer.
Mon récit s’achève ici. Merci de m’avoir suivie au cours de ce voyage dans le passé, qui me semble si loin, si loin !...
PASSANTE
L'illustration est empruntée au site www.husqvarnaviking.com, un atelier de couture interactif très intéressant. Vous pouvez m'en croire!...)

