02 novembre 2009
BONJOUR, RITA! (suite)
Le temps coule doucement. Rita était chez nous depuis quelques semaines, quand je la vis sur la crête du mur mitoyen, surplombant le jardin du bas, tendue comme un arc par la curiosité. Il faut dire qu'en dessous de nous habitent un petit garçon et un chat noir taché de blanc, tous les deux inaccessibles et enfermés dans leur univers. Je leur dis bonjour de ma fenêtre, ils ont tous les deux de larges yeux presque verts, des petites pattes dodues, une allure bonhomme. Quelquefois l'animal superbe, tel un pacha se vautre dans le soleil, et cligne la paupière, tendant l'échine, faisant mille grâces, s'endormant brusquement d'une paupière, tout en suivant, mine de rien, les jeux de l'enfant.
Jusqu'ici Rita n'avait d'yeux que pour l'horizon. C'est par là qu'elle s'en allait,
gamine ou majestueuse selon son humeur et rien ne l'intéressait dans le jardin d'en bas. Jusqu'au jour où elle le découvrit. Rien ne motive aujourd'hui plus qu'hier l'intensité de son regard, sa mimique à la fois coléreuse et pourtant aguichante. Rien...du moins je le crois. Minou, assis confortablement, est un gars bien bâti, peut-être pas très malin et qui dévisage la fine créature d'un oeil où ne transparaît nul sentiment.
Ils restèrent ainsi un bon moment, puis le mâle s'en fut et rentra chez lui. Hésitante, Rita reprit sa promenade en maugréant, me sembla-t-il, des mots inintelligibles. C'est quelques jours plus tard que se déclencha la grande aventure. L'hiver rôdait sur les toits et les appels des matous nous cassaient les oreilles.
La chatte changea insensiblement. Inquiète, elle se traîna ventre contre terre, croupe relevée, baragouinant je ne sais quoi, ouvrant des yeux luisants, quémandant des caresses. Et soudain, un "Mia-ou-ou-ou" prolongé sort de sa gorge, guttural, à la fois irrité et quémandeur. Je m'arrête, saisie. Elle recommence, saute sur l'appui de fenêtre, frénétiquement cherche la sortie. Ce soir-là, elle n'attendit pas mon mari comme elle le faisait toujours, debout sur l'armoire derrière la porte qu'il ouvrait. Etonné, il demanda: "Où est Rita?". "En chasse", dis-je laconiquement.
Le brave Minou, lui aussi, a senti son ardeur se réveiller. A tout moment, la voisine l'expédie au jardin, excédée par ses propos véhéments.
Février sent l'herbe humide. Il tombe une fine pluie froide, un réverbère au loin éclaire de sa flamme vacillante l'angle d'une maison. Des chats - combien? - hurlent à la lune, des bagarres s'entremêlent, des vociférations alternent avec des feulements menaçants.
Rita n'est pas rentrée cette nuit.
Elle ne rentre pas davantage le lendemain; penchée à la fenêtre, j'ai beau hèler, je ne vois rien. Eh oui, le temps est venu. Le temps des amours qui rendent sourdes aux appels des humains les petites chattes égarées.
Le coeur me serre. Il fait si froid dehors, qu'a-t-elle mangé, qu'est-elle devenue? Parfois, quand un coup de vent ébranle les carreaux, je me lève, pieds nus, pleine d'espoir: c'est peut-être elle? Hélas! Jusqu'où sa folie l'a-t-elle entraînée? elle a découvert le goût sauvage de la nature, ralliera-t-elle le foyer accueillant?
Maurice pose sa main sur la mienne: "Elle reviendra, elle retrouvera la maison, elle sait qu'on l'attend".
Car lui aussi l'attend, même s'il est moins démonstratif; la petite silhouette noire lui manque. Je le surprends
scrutant l'obscurité, prenant soin de laisser la fenêtre de la cuisine et celle de la chambre entrouverts quand nous allons dormir. La nuit, je m'éveille, je pense qu'elle est à, derrière les rideaux fermés, je la devine se faufilant jusqu'à nous, arrivant au grand galop comme elle sait le faire, le long du mur du jardin. L'aube grisâtre ne me la ramène pas plus que le grand jour ni le léger soleil de deux heures.
Et puis un matin...quelque chose bouge dehors, la croisée s'élargit juste assez pour laisser passer un silencieux chat noir tout efflanqué qui saute sur le sol et, de là, sur notre lit, fourrant son museau gelé dans mon cou. Puis, se précipitant, elle réveille Maurice, ronronnante comme un tambour, les pattes étendues sur le drape de lit qu'elle griffe sans vergogne, de contentement.
Elle est revenue! Après neuf jours d'errance, mouillée, squelettique et ravie, l'apaisement de la nature la ramenait chez nous. Elle se restaura abondamment, retrouva avec délices la chaleur du '"diable", s'endormir plusieurs heures d'affilée, puis redevint la Rita coutumière que rien, sembla-t-il, n'avait jamais troublée. La vie reprit, quotidienne.
PASSANTE (A suivre)
Photo: "Ombre" (Antoine - Flickr - Creative Commons)
19 juin 2009
RIEN QU'UNE FLEUR...
« Si quelqu’un aime une fleur, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il la regarde » dit le petit Prince (1)
Il venaiit de dire une si grande vérité qu’en la lisant je sentis l’émotion me nouer la gorge. Une de ces vérités que beaucoup d’humains n’entendent pas, ou distraitement, ou d’une seule oreille. C’est si petit, une fleur. Si fragile, tournée vers le soleil dans son parterre qui sent la rosée . Une fleur ressemble à un sourire qui apaise. Elle me fascine toujours, qu’elle soit opulente comme une duchesse ou ingénument bleue comme le myosotis, mais je ne le dis à personne.
Je les aime comme des personnages en costume d’été, comme la fée qui n’existe pas, comme l’oiseau pépiant sur la branche. C’est un bonheur enfantin, parfait, un bonheur de petit prince qui n’intéresse pas les grandes personnes. Et qu’on ne confie qu’à une amie. Je vous le confie donc, à vous qui me lisez.
Parce que ce bonheur, je ne peux jamais le vivre chez moi, voir un œillet,
une tulipe prendre un air penché, tourner son visage vers la lumière et dessiner sur le mur des ombres graciles.
Pour une raison unique et ô combien désolante, mon chat Milord, lui aussi, aime les fleurs. Avec frénésie. Avec boulimie...car il les mange ! Il les retire du vase avec prestesse, les déguste un rien de folie dans les yeux, m’agresse si je veux la reprendre et me condamne, sans rémission, à les aimer de loin !
Vous comprenez, maintenant, pourquoi cette phrase du « Petit Prince » me serre la gorge ?...
PASSANTE
(1) "Le petit Prince" - Antoine de St Exupéry
13 juin 2009
L'AVANCEE EN AGE (16)
22 avril
La mort fait partie de la vie. On aimerait s’y préparer. On s’y prépare d’ailleurs, à petit bruit, discrètement, sans importuner le compagnon ou la famille. C’est en soi que l’on met de l’ordre. Les actes de la quotidienneté prennent du recul, s’allègent, nous libèrent peu à peu de l’agitation vaine qui teinte si souvent les actions des hommes.
Mais quelquefois, depuis la retraite, je me sens vide. L’agitation me manque. J’ai vécu une profession bousculée, sans cesse sur le qui-vive, qui me convenait. Je la pratique encore, mais à un rythme réduit ; je la quitterai comme on se défait d’un vêtement familier, avec amitié et une certaine indifférence.
Il me semble avoir épuisé les émotions, les nouveautés, les imprévus et les déboires que plus de quarante ans de métier ont accumulés et j’apprécie le calme qui a remplacé la tempête. Sauf lorsque cette tempête m’apparaît irrésistiblement comme « la vraie vie » et que naît une bouffée de nostalgie, sinon de regret. Je travaille encore, mais si sagement ! Je m’ennuierais sûrement si je n’avais pas remplacé l’ardeur de la
journaliste par les tourments de l’écrivain. J’écris l’histoire amusante et tendre des chats qui ont accompagné ma vie depuis l’enfance ; ils se suivent dans le récit, vagabonds ou pensifs, drôles et déroutants, tandis que les années s’égrènent.
Cette histoire me fait saigner, (parce qu’elle est pleine de souvenirs heureux ou tristes) c’est la seule façon de bien écrire. S’il ne se mêle pas à l’encre un peu de notre propre sève, la plume n’aura pas d’écho. Il lui faut les palpitations et les doutes de celui qui écrit, l’hésitation et la brusque aridité, qui ôte toute pensée, tout désir de poursuivre et réduit l’auteur à son ombre paralysée devant la feuille vierge. Je connais. J’apprécie. J’accepte. Ecrire me relie au passé et une fois surmontés les affres de l’écriture, quelle renaissance que retrouver le mot qu’il fallait là où il fera mouche. L’aventure repart, le livre se poursuit et la vie continue. Je n’imagine pas d’arrêter d’écrire, ce serait là ma vraie mort.
PASSANTE
30 mars 2009
PRINTEMPS
J’ai vu le printemps. Il se prélassait dans les yeux du chat étendu au soleil, il sautait sur l’aile d’un oiseau bavard qui m’avait de bonne heure éveillée et s’activait sous ma fenêtre en de mystérieux labeurs ; il s’étonnait dans le regard d’un petit enfant et sur les branches gonflées de l’arbuste. Il était aussi dans le soir et dans le refrains lancinant d’un accordéon caché je ne sais où et qui étendait sur les prairies sa complainte nostalgique.
J’ai vu le printemps dans les rues. Là il flânait en robe claire
et allumait des cheveux fous.
J’ai enfin trouvé le printemps en moi ; il me donnait envie de partir dans les bois et d’être neuve et d’avoir des chansons pour tous les jours. Et ce bout de printemps qui jouait à cache-cache avec le soleil, je vous le raconte pour le partager avec vous.
LORRAINE
14 mars 2009
UN INSTANT DE BONHEUR
Le bonheur, c’est ce silence du soir. Mon chat Milord est parti sur les toits pour sa ronde nocturne, il reviendra par la fenêtre entrebaillée, rapportant sur sa houppelande un parfum de printemps tout proche. Et moi, adossée à trois oreillers, j’écris.
C’est l’heure où il ne se passe rien mais où tout peut se dire. J’ai dans les tiroirs de ma table de chevet des cahiers bourrés de notes et d’autres bourrés de souvenirs ; des petits blocs-notes et des plus grands, où je jette à la va-vite un projet, le balbutiement d’un poème, le rappel d’un mail urgent à envoyer, ou, tout bonnement, la liste des « choses à faire ». Je suis de celles qui ne peuvent s’endormir sans avoir dressé le plan du lendemain, et dans l’ordre s’il vous plaît !...
Je me désencombre en écrivant :
- petit déjeuner céréales et thé (sinon je risque de me limiter à un petit café debout devant mon bureau) ; sortir potage congélateur ; mettre lessive en route ; classer relevés de compte (souligné trois fois, j’ai tendance à reporter la chose !..)
Voilà, je suis tranquille. Je suivrai scrupuleusement cet emploi du temps, après quoi la journée m’appartient...Ou plutôt j’appartiens à Internet pour un bon moment !
Milord est rentré. Debout au pied su lit, il me dévisage. Quoi ! encore en train de gribouiller! Son œil excédé condamne. Je l’appelle avec douceur, je me fais enjôleuse, inutile ! Superbe, il me tourne ostensiblement le dos. Il boude. Le soir, il ne tolère ni livre, ni magazine, ni écriture. C’est son moment à lui, je me dois de l’accueillir, de le caresser, de converser même. Il entretient d’ailleurs la conversation par de brefs « Miaou » approbateurs et pose parfois sa patte sur ma main dans un discret geste d’affection. Alors, le plus souvent, je lui accorde ce tête-à-tête où nous nous retrouvons en complicité du cœur jusqu’à ce qu’il s’enforme en ronronnant. Et alors seulement, je plonge dans mes papiers.
La douceur de l’air vient jusqu’à moi. Un avion clignote dans le ciel qui s’étoile à peine, il est un peu plus de minuit. Peut-être dormez-vous déjà ?
Bonne nuit !
PASSANTE
18 janvier 2009
BONJOUR DIMANCHE!
A vous qui regardez paresseusement ce dimanche depuis votre fenêtre.
Le vent soufflait fort cette nuit, on l'entendait rugir contre la vitre, il frappait dru, il voulait entrer. J'ai dit "Nenni" mas il est resté, entêté et furieux, comme un amoureux éconduit.
J'ai levé un coin du rideau, il ricana encore plus fort et s'envola vers les nuages pressés qui couraient à toute voile. Je me suis endormie en rêvant de voyage et de retour. Milord enroulé sur lui-même, ouvrit un oeil dans son pelage, sans bouger, comme font les chats tranquilles sur le lit de leur maîtresse. Il referma cet oeil et ne fut plus qu'un ronronnement de douce connivence.
Et vint le matin.
PASSANTE
