03 septembre 2009
les chapeaux de paille (13)
Paul apparut, joyeux comme à l'accoutumée :
- Allons, Juliette, que fais-tu encore devant la glace ? Mais oui, tu es jolie et, au bal du 14 juillet, je te le promets, tu seras la plus belle. En attendant, viens-tu avec Rémi, Pierre et moi à la séance de cinéma en plein air ? On assiste à la projection de sa voiture et dans ma décapotable, c'est encore mieux avec la canicule actuelle. Cela s'appelle un "drive in". On donne "La fureur de vivre". Allez, dis que tu viens ?
- Bien sûr que je viens, j'adore James Dean. Mais tiens, puisque tu es là, tu sais, toi, pourquoi Rémi est-il toujours d'humeur si ombrageuse ? Tu le connais bien, non ?
- M'ouais ! Ecoute, il n'aime pas beaucoup qu'on en parle mais son amie l'a laissé tomber pour un autre à la veille de leurs fiançailles. Sans autre mot d'explication que "Je me suis trompée" Il y a de quoi ne pas être jojo, non ?
- Pauvre Rémi ! Je comprends mieux maintenant ses changements d'humeur. D'un autre côté, nous on n'y peut rien. Il pourrait faire un effort, non ? Enfin, bon, le cinéma lui changera les idées. J'arrive.
OBS
"La fureur de vivre" captiva les jeunes gens.
Pendant la séance, ils ne dirent pas un mot. Au retour, Rémi s'était un peu déridé. Il demanda même à Juliette si c'était son eau de toilette qui dégageait ces effluves.
- Non, dit-elle, c'est ma poudre de riz.
- "Mille fleurs" de Houbigant! C'est cela?
- Vous vous y connaissez, s'étonna-t-elle.
- Maman tient une parfumerie à Lille et je retiens certaines fragrances. Vous connaissez Lille?
- Non, j'aimerais bien, mais toute seule, vous savez...
- Alors, vous n'avez jamais vu le Cap Gris-Nez?
- Non, en effet.
- C'est un paysage splendide. La mer, parfois démontée, des nuages souvent, l'air marin, des falaises. Venez à Lille, vous logerez chez nous, nous avons de la place.
Un peu interdite, Juliette rétorqua:
- Il faudra la permission de mes parents. Je ne sais pas si...
- Mais vous, vous seriez d'accord?
- Oui... certainement, mais...
- Je demanderai à maman d'écrire à vos parents pour vous inviter. Cela simplifiera les choses.
Paul conduisait en silence. Il écoutait. Pierre à ses côtés, sifflotait un air de jazz.
- Nous arrivons, mes enfants. Tout le monde descend. Tu retournes à vélo, Pierre?
- J'adore rouler la nuit par un temps pareil. Ne t'en fais pas pour moi, ce n'est pas loin. À demain, les amis.
PASSANTE
30 mai 2009
CHAT ENIGMATIQUE
Si le chat pouvait parler, il prendrait aussi la peine de lire « Le dictionnaire amoureux des chats » dont j’ai déjà dit tout le bien que j’en pensais (le 9 avril). Et, comme je le connais, il ne ménagerait ni ses approbations ni ses remarques élogieuses.
Car vous savez comme moi que le chat, même imperturbable,
même apparemment évasif, à un avis bien à lui sur le monde, sur vous, sur moi et sur les chats. Il sait qu’il fut célébrissime dès le début du cinéma et en tire une gloire modeste.
Félix le Chat apparut sur les écrans pour la première fois en 1919 et le dessin animé lui permit des prouesses hebdomadaires qui emplissaient de joie les spectateurs conquis. Même s’il a en mémoire ces acrobaties visuelles qui firent du chat (et longtemps) un héros suscitant la passion des collectionneurs et des fans, mon chat Milord agite son oreille gauche. Moi qui le connais bien, je traduis : « Ta,ta ta, Félix le Chat au cinéma, d’accord. C’est de bon ton. Il soutient notre cause avec panache. Mais avoir donné son nom aux croquettes que je déguste, c’est vrai, avec bonheur, ternit notre éclat, notre panache, notre élégance, notre mystère, notre réputation, notre... »
Je l’interromps. Quand il parle des chats, Milord est intarissable :
« D’accord, c’est un peu matérialiste mais souligne la mythologie de Félix, l’aura qui l’entoure et le fabricant de croquettes ne s’y est pas trompé. Ta susceptibilité t’égare, Milord...
Il hausse les épaules, ou plutôt non, me tourne carrément le dos. Il est sur le dossier du fauteuil, près de la fenêtre, par où il voit les maisons, les autos, les passants. Il est aussi tout contre les rideaux de voile qu’il griffaille plusieurs fois par jour, comme s’il voulait les ouvrir. Chaque fois je bondis, chaque fois il hérisse sa colonne vertébrale, puis se lèche consciencieusement la patte, l' air indifférent, comme s'il était totalement absorbé par une tâche essentielle et se moquait bien de mes rideaux... Mes rideaux qui se dentellent peu à peu au fil du temps. Il faudra sûrement que je les remplace. Le fauteuil aussi, d’ailleurs. Mais là, je le lui ai généreusement abandonné, il y fait ses griffes, y dort en rond, s’y étale sur le dos, fait semblant de dormir et me tient compagnie.
Voyez comme il est : je parlais des chats en général, me voici rivée sur Milord en particulier ! C’est qu’ils sont tous tellement malins que, sans en avoir l’air, ils nous mènent où ils veulent. Entendre parler d’eux-mêmes les ravit. Milord ne fait pas exception. Et si nous leur pardonnons tout, c’est peut-être parce que nous partageons le sentiment de Théophile Gautier :
« Le chat et une bête philosophique , rangée, tranquille, tenant à ses habitudes, ami de l’ordre et de la propreté et qui ne place pas ses affections à l’étourdi : il veut bien être votre ami si vous en êtes digne, mais non pas votre esclave ».
PASSANTE
Photo: Christine Sepulchre : un chat surpris dans le jardin.
25 mai 2009
PAS DE CA, LISETTE!
Je me suis retrouvée petite fille en lisant cette expression (1). Maman l’employait volontiers quand je faisais une bêtise, ou elle l’envoyait dru comme un coup de fouet à ma sœur aînée si elle suggérait qu’elle pourrait bien aller au cinéma avec René, « Mère, René est un ami de toujours, nous le connaissons bien, tu n’as pas à t’inquiéter... »
« Pas de ça, Lisette ». Et ma sœur renonçait au cinéma...et peut-être à René !
PASSANTE
1) – Bernard Pivot : « Cent expressions à sauver » (Albin Michel) – 13,45 euros – 145 pages.
29 octobre 2008
LE CINEMA D'AUTREFOIS
Tout le monde ne peut en dire autant : j’ai connu toute petite le cinéma qui s’offrait encore le luxe de trois films consécutifs : les actualités, le comique et le sentimental. J’avais quatre ou cinq ans, et je comprenais à ma façon les cavalcades du cow-boy intrépide qui vous arrachait un homme de son cheval d’un ample lancer de lasso, ou la cavalcade d’Indiens surgissant de l’immensité à la poursuite d’une diligence.
Des valses langoureuses emportaient des demoiselles en crinoline et leurs séduisants cavaliers. Certaines intrigues me laissaient perplexe, mais j’ai pressenti très vite les complications amoureuses et si « Ben Hur » me secoua un peu, je n’eus aucune peine à approuver ; dans je ne sais plus quel film, l’enlèvement par un jeune noble d’une espagnole recluse derrière les barreaux de sa fenêtre aux lourds rideaux !
Je restai longtemps éblouie par les films de cape et d’épée. Le saut que le jeune premier fit depuis la balustrade d’une galerie n’a pas fini de m’impressionner ! S’accrochant à une tenture de brocart, il atterrit un étage plus bas, le fleuret à la main, le pourpoint avantageux, le poignet de dentelle expressif, pour abattre d’une botte fulgurante le prince félon. Ainsi, de semaine en semaine, je m’instruisais aux méandres des amours heureuses ou malheureuses.
Le cinéma à domicile
Mes poupées ne furent jamais des poupées, mais des personnages. Comment s’en étonner ? J’en avais trois ou quatre pas plus hautes que l’index, plus une négresse en pagne et une jolie demoiselle à la tête de porcelaine. Je projetais sur elle mon univers secret, mes doigts agiles les courbaient en révérences, les entraînaient dans des valses de cour, les emportaient dans des carrosses. Je ne leur cousais pas de robes, ne les berçais pas pour les endormir, mes rêves habillaient de pourpre cette marquise d’un soir, moulait d’un justaucorps le page aux cheveux blonds, une musique chantait à mes oreilles, des bateaux d’argent voguaient sur la mer et, éblouie, je partais vers l’aventure.
La maisonnette reçue à la St Nicolas devint un château par les fenêtres desquelles les seigneurs enlevaient leurs belles, ils les emmenaient en croupe vers des destins somptueux qui me ravissaient d’aise. Je n’en soufflais mot à personne, tout le monde croyait que je jouais à la poupée alors que je jouais à l’amour !
Aujourd’hui, le cinéma joue à la mort !...
Passante
Illustration "Les trois mousquetaires" (Wikimédia Commons)
