05 août 2009
LA HONTE
J’avais quatre ans, bien coquets , des petits bas blancs, les cheveux coupés à la chienne et une débordante bonne volonté. Mademoiselle Raymonde dessinait au tableau. On apprenait des choses : que la pluie vient du ciel, que le vent fait voler les feuilles, qu’il faut écouter les grandes personnes, que la Toussaint est la fête de tous les saints. Des choses utiles à savoir et que Mademoiselle Raymonde crayonnait de plus en plus vite sur le tableau.
Quand il était plein, la plus sage de la classe pouvait essuyer ce tableau. C’était une récompense !
Ce jour-là, ce fut moi. Je n’en montrai rien, mais j’étais très fière ! J’avais la petite éponge et un petit bassin. J’essuyai consciencieusement. Et puis, la cloche sonna.
Saisissement ? Nervosité ? Inquiétude? Simple sursaut ? Je fis un pas de trop en arrière et me retrouvai assise dans le seau d’eau. Tout le monde riait. Je pleurais : « Mais ce n’est rien, dit Mademoiselle Raymonde en me berçant contre elle. Ta maman t’attend sûrement dans le couloir. On va arranger ça »...
Eh oui ! On m’enleva purement et simplement ma culotte et je m’en fus, hurlante, jusqu’à maman qui n’avait pas prévu l’incident...
Je retournai à la maison, les fesses à l’air, sous la très courte petite robe d’été...
PASSANTE
22 mars 2009
LE CHEMINEMENT DU SECONDAIRE
Maintenant que j’en ai terminé avec les primaires, je reviens aux études secondaires où je les avais laissées, c’est-à-dire en première année section « coupe et couture ». J’eus 13 ans en avril et quelques mois plus tard, une « Satisfaction » en couture mais une « Grande Distinction » pour les cours généraux.
Pour me récompenser de mes résultats scolaires, maman m’offrit des sandales et pour la première fois je pus choisir. Je lisais les magazines de ma sœur aînée, je connaissais la mode et c’est d’un œil sagace que je repérai tout de suite une sorte de cothurnes bleues, qui rehaussaient la marche et dont les fines lanières entouraient la jambe jusqu’à mi-mollet. Devant mon regard implorant, maman abdiqua ; elle n’aurait certainement pas choisi ce modèle, qui lui paraissait excentrique, peu pratique et qui aurait la vie courte : « C’est un déjeuner de soleil », me dit-elle, résignée. Mais je sortis du magasin chaussée et triomphante, grandie de trois centimètres et empressée d’aller faire les courses. C’est d’un pied léger que je fis le chemin, fière d’attirer les regards des garçons, pur la première fois, me sembla-t-il.
L’un entraînant l’autre, je regardai mes cheveux d’un œil critique. A l’époque nous n’allions pas chez le coiffeur sauf pour un coup de ciseaux, nous n’avions pas de permanente, nous étions « sages ». Mais j’en avais assez des cheveux raides et tous les soirs, je les enroulai à ma façon dans des bigoudis. En l’espace de deux ou trois jours, j’acquis le tour de main. Mes cheveu bouffèrent autour de mon visage, je les maintins avec des peignes et je perdis mon visage de fillette. Sœur Jeanne-Marie, qui était jeune et avait été notre institutrice de 6 ème primaire, surveillait ce jour-là la récréation et m’appela d’un signe : « Lorraine, vous êtes bien joliment coiffée, mais ce n’est pas une raison pour arriver en retard le matin... ». Et elle me laissa aller avec un sourire taquin. Néanmoins je me le tins pour dit et fis vraiment mon possible pour arriver avant le dernier coup de cloche...
C’est vrai que je passais du temps devant le miroir...J’étais entrée dans l’adolescence.
X X X
Je n’en avais pas fini pour autant avec mes démêlés scolaires. A la salle de couture, je n’allais pas aussi vite que les autres ; il m’arrivait souvent de recommencer un point de piqûre, de défaire une encolure que le professeur, Melle Marguerite, lassée par ma maladresse, cousait à ma place. Pendant ce temps, la surveillante, sœur Luce, me faisait un signe de son doigt en crochet et j’allais m’asseoir à côté d’elle sur l’estrade ; elle me passait le livre destiné à nous édifier et je commençais la lecture. Nous connaissions par cœur la vie de Ste Thérèse pour l’avoir entendue trois fois la même année. J’avais un malin plaisir à sauter des paragraphes (et même des chapitres !) quand je voyais sœur Luce dodeliner de la tête en une courte sieste. Les autres étouffaient leurs rires, même Melle Marguerite qui tentait en vain de rester sérieuse.
J’avais une autre façon de passer le temps : avant de confectionner un vêtement (blouse, petit ensemble d’été, manteau trois-quart), le professeur le taillait en papier de soie et l’épinglait sur le mannequin en nous expliquant les grandes lignes du travail puis quand nous avions taillé et faufilé le tissu, elle m’appelait : « Lorraine venez ici ». Je passais derrière le paravent pour me déshabiller, et en ressortait vêtue du modèle ébauché. Melle Marguerite ajustait une pince, soulignait une emmanchure, montrait comment reprendre l’ampleur d’une manche, épinglait un col tailleur ou un pli plat. Je tournais, je défilais, je m’amusais. Je ne me faisais pas d’illusions : je faisais le mannequin parce que j’étais mince sans doute, mais surtout parce qu’il importait peu que je voie ou non les détails qui intéressaient si fort mes compagnes. De toute façon, je n’en tirerais guère profit. Melle Marguerite était résignée une fois pour toutes à me donner un coup de main, navrée de m’avoir dans sa classe tout en m’aimant bien.
Elle fut notre professeur au cours des quatre ans pendant lesquels je restai dans la section. Je lui dois le goût des jolies robes, la façon de s’habiller selon son propre style et le souvenir des défilés de fin d’année devant la Sœur Supérieure, chacune dans la toilette couronnant notre apprentissage et recevant un mot aimable en récompense.
PASSANTE
03 mars 2009
ENCORE MADEMOISELLE ANGELE...
Quand on me retira le « cahier de documentation » (voir texte précédent), je pris ma déchéance avec philosophie. Mais un jour de pluie où, ne pouvant jouer dans la cour, on nous mit en rang trois par trois, je fus nettement moins contente. En guide de récréation, nous tournions autour de la classe. Nous avions assez d’espace, car elle mesurait dix mètres sur dix et les élèves d’autres années venaient quelquefois, armées d’une chaîne d’arpenteur, mesurer la surface ce qui provoquait un beau chahut...
Nous bavardions donc en nous dérouillant les jambes, la plupart d’entre nous grignotaient leur « dix heures », en l’occurrence un biscuit ou, surtout, le « film-star » très en vogue, caramel assez grand contenant la photo d’un acteur de cinéma. Nous les échangions entre nous, les commentions, comparions les charmes des frisures et des rouges à lèvres, ou la beauté virile du jeune premier et les rangions dans une boîte avec dévotion. Comme je montrais une photo à Georgette en passant devant deux ou trois institutrices rassemblées, elle me fut prestement tirée des doigts et tandis que, stupéfaite, je me retournais, Melle Angèle m’asséna d’un ton pincé « Confisqué »Qu’avais-je fait ? En quoi différais-je des autres, qui, elles aussi, exhibaient leur idole ? Je ne l’ai jamais su, mais j’ai gardé une amertume de cette nouvelle injustice, doublée cette fois par le sentiment qu’étant la plus pauvre d’entre nous, d’une certaine manière, cette infirmité sociale importunait l’institutrice. Les autres recevaient l’enveloppe du minerval à remettre aux parents, moi non. En fait, j’étais la seule élève à suivre gratuitement cet enseignement payant. Et involontairement, cela mettait mal à l’aise l’enseignante et sans doute les parents de quelques écolières.
Je l’avais déjà très vaguement perçu, mais sans m’y attarder. Je n’imaginais d’ailleurs pas en quoi cela pouvait incommoder qui que ce soit. Sans doute était-ce ignorer que la réputation de l’école se fondait sur la qualité des élèves qui la fréquentaient et dont les parents, pour la plupart, provenaient du côté élégant de Bruxelles où des avocats, médecins professions libérales avaient pignon sur rue. Plus attentive, j’aurais remarqué les tailleurs cintrés des mamans, leurs longues robes à fleurs s’évasant en godets l’été, surmontées d’une capeline en paille ou d’un mignon chapeau. Elles attendaient les fillettes dans le hall, gantées, bavardant quelquefois avec l’institutrice titulaire ou avec Sœur Supérieure quand elle présidait à la sortie des cours. Maman n’avait d’autre vêtement que sa robe de deuil, elle arrivait discrètement, me faisait signe et nous partions très vite. Nous n’étions pas d’un commerce gratifiant...
DENISE ET LA REVANCHE
Mademoiselle Angèle, je suppose, m’en voulait obscurément, sans bien démêler pourquoi. Elle aimait être entourée par es parents de Mariette et de Suzanne qui s’attardaient volontiers à 4 H. avec elle, demandaient des nouvelles des études, des conseils. Je passais près d’eux comme un chat mouillé, mal à l’aise, tout comme devant la maman de Denise, jolie femme élégante mais qui ne saluait personne, sauf la Directrice lorsqu’elle traversait le hall sous la statue de la Ste Vierge. Denise était piquante, jolie elle aussi, et méchante. Elle me pinçait le bras en cachette et tournait la chair, moqueuse, les yeux noirs brillants, ou me poussait quand je lui tournais le dos. Jusqu’au jour où je lui rendis la pareille avec une telle vivacité qu’elle dégringola l’escalier où nous étions en rang. Notre amitié n’y gagna rien. Melle Angèle soigna le genou tuméfié et m’envoya au parloir en punition. J’étais ravie. J’avais compris que, désormais, je pourrais me défendre.
Par tous ces détails, je prenais peu à peu conscience du malheur d’être socialement inférieure aux autres. Je n’en souffrais pas vraiment, je me promettais simplement de réussir plus tard aussi bien et mieux. C’était certainement une preuve d’orgueil...![]()
PASSANTE
28 février 2009
AU TEMPS DE MADEMOISELLE ANGELE...
Il est de ces souvenirs qui ressurgissent parfois avec une pointe de mélancolie. Dans le récit de mes « Souvenirs », j’en étais arrivée aux années du « Secondaire ». Mais me reviennent, impromptues, des images de ma 3ème année primaire. Je ne résiste pas à la tentation de les évoquer, car elles ont probablement eu sur mon enfance une influence dont je ne mesure pas la portée.
X
L’institutrice de 3ème primaire, Melle Angèle était flamande (bilingue, bien entendu !) et c’est avec elle que nous apprîmes :
- l’église (de kerk) ; la maison (het huis) ; l’école (de school) ; l’enfant (het kinder) ; la porte (de deur), la table (de tafel)
...et tout un vocabulaire pratique pour lequel je n’éprouvai ni plaisir ni déplaisir. Mais il en fut bien autrement quand il fallut prononcer « de jongen ». Je disais le mot à la française, comme maman, qui contrôlant dans mon livre de lecture la leçon que je répétais consciencieusement, ne tiquait pas devant le « g » mouillé
qui aurait dû être guttural. Née près de Valenciennes, comme aurait-elle su qu’il fallait prononcer « yo-n-gue-n » et on pas « jongen » ?
Melle Angèle partit d’un rire méprisant, la classe fit chorus. Pourquoi ? Qu’y avait)il de se drôle, je m’étais trompée, cela arrivait à chaune de nous dans un cours ou l’autre, était)ce une raison pour se moquer de moi ? J’ai confusément ressenti l’injustice de cette attitude commune (car seules deux ou trois élèves semblaient déconcertées et ne ricanaient pas) et je me rassis au bord des larmes, tandis qu’ostensiblement Mlle Angèle inscrivait sur son registre un « mauvais point » en leçon !
Je devins sa bête noire. A l’époque, chaque classe tenait un « cahier de documentation »’. Il s’agissait de résumer un événement d’actualité, écrit au préalable au tableau par l’institutrice et qui, en fin d’année constituait l’essentiel des faits importants. La rédaction en était confiée à l’élève dotée de la meilleure orthographe et de la plus belle écriture. Le choix dépendait de Sœur Supérieure, qui venait spécialement annoncer l’honneur qui était fait à l’une d’entre nous. Cet honneur m’échut !
J’étais effectivement imbattable en orthographe, moins douée sans doute en écriture bien que celle-ci fut néanmoins claire et lisible.
Deux personnes rirent jaune : Melle Angèle et la première de classe, Mariette. Sans doute celle-ci estimait-elle que ses excellents résultats scolaires méritaient cette distinction. Moi, je n’aurais pas contesté, j’étais assez indifférente au fait de pouvoir désormais, recopier dans l grand cahier le retour d’une missionnaire parmi nous, la visite d’un prince de sang en Belgique, le projet d’une Exposition Universelle, et autre vernissage de peintre national. On me confia donc la tâche en grande pompe et Sœur Supérieure nous quitta le sourire aux lèvres.
Il fallait arriver un quart d’heure plus tôt le lundi après-midi pour recopier le texte. Je pressai un peu maman pour qu’elle prépare le dîner à temps, et elle s’efforça d’être à l’heure. Elle n’eut pas à soutenir le rythme longtemps : la troisième semaine quand je pénétrai dans la classe, je vis Mariette, très appliquée, amidonnée dan son tablier noir de satinette soyeuse, écrire à ma place. Elle ne leva pas la tête, elle n’eut pas à s’expliquer. Melle Angèle me dit d’un ton sec : « Votre écriture n’est pas assez belle, désormais votre compagne vous remplacera ». Ma compagne me regarda alors d’un air réprobateur (qui approuvait le commentaire) et souriant, comme pour s’excuser. J’avais déjà compris – et l’avenir le confirma – qu’elle appartenait à cette catégorie d’élèves qui flattait l’enseignante par une tenue parfaite, une bonne volonté visible, une politesse modèle joints à une intelligence qui lui permettait de briller dans toutes les branches. Elle brûlait d’être irréprochable.
Moi, elle m’agaçait au plus haut point quand Hélène ou Andrée glissait à l’autre un mot en catimini. Mariette se retournait, le visage empreint de bonté, posait le doigt sdur la bouche et faisait un « Chut ! » apaisant, attirant du même coup l’attention sur les coupables !...
PASSANTE
(A suivre...si vous voulez !)
Illustration: www.zecar.ch
