Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

28 avril 2009

LA LETTRE (2)

   

    ange_journ_eIl me fallait répondre à cette lettre bienheureuse et je le fis, pour remercier tout d’abord de publier ma nouvelle et pour clarifier la question informulée : « On sent que  vous êtes très jeune... ». Je dis très simplement que j’avais quatorze ans, que j’étudiais la couture et que, néanmoins, je souhaitais un jour « devenir romancière ».

    Presque par retour du courrier, une lettre arriva, destinée à maman cette fois. Robert Senlis (nous l’appellerons ainsi pour la facilité), précisait qu’il était marié, père de trois enfants, qu’il venait régulièrement à Bruxelles et serait heureux si elle pouvait le recevoir prochainement. Il souhaitait faire notre connaissance et s’entretenir avec nous de mon avenir.

    Non, il n’y eut pas de « conseil de famille », mais maman en parla avec mon frère et ma sœur aînés. J’ignore s‘il y eut des réticences, des mises en garde, des conseils de prudence ou  des encouragements, mais Robert Senlis arriva un jeudi après-midi. Je ne savais pas encore que ma vie allait changer !

    J’avais troqué mes bas trois-quarts à losanges contre des « longs bas » en fil mercerisé et chaussé mes souliers vernis du dimanche. J’avais ainsi un peu moins l’air d’une écolière. Maman versa le café, offrit des biscuits, et écouta. Elle écouta un homme de cœur, un lettré, un poète, professeur de français avant de devenir journaliste puis rédacteur en chef. Elle exposa l’écartèlement moral qui était le sien : d’une part, la volonté de me doter d’un « vrai » métier, d’autre part la surprise d’avoir une petite fille qui « voulait écrire » mais n’aurait jamais les diplômes indispensables pour faire une carrière.

    Moi je les écoutais tous les deux. Il défendait ma cause, j’étais sidérée. Mais il comprenait maman (elle lui avait expliqué que je suivais des cours du soir de sténo-dactylo) et, se tournant soudain vers moi il demanda sérieusement :

    - Es-tu prête à étudier davantage ? Dans ce cas, je peux t’aider...

    J’étais prête à tout et il le vit plus qu’il ne comprit ma réponse bredouillante. Alors, se tournant vers maman, il dit avec un sourire :

    - Vous avez là quelqu’un qui promet beaucoup, Madame, et si vous le permettez et si elle s’y engage, je veux bien me charger de la former. J’ai apporté des livres, je lui donnerai des devoirs chaque semaine, je les lui enverrai corrigés, il faudra qu’elle s’inscrive à une bibliothèque et lise les auteurs que je lui conseillerai et ainsi, peu à peu, elle deviendra maîtresse de son écriture. Etes-vous d’accord ?

    Maman me regardait, les larmes aux yeux. Elle était dépassée par ce 2roses_rosesqui nous arrivait, elle voulait dire oui, mais elle se tourna vers moi et murmura :

    - Tu es d’accord ?...

    Alors, il sortit des manuels de sa serviette, en ouvrit un sur la table et je reçus mon premier cours de stylistique dans cette petite cuisine quelconque, tandis que maman attisait le feu et que le crépuscule d’hiver  embrumait peu à peu la fenêtre.

PASSANTE

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23 avril 2009

LA BIBLIOTHEQUE DU COEUR

   bonj_chatJ’ai des livres, comme tout le monde, bien rangés dans la bibliothèque et qu’aujourd’hui j’ai eu la nostalgie de considérer de plus près. Devant, bien entendu, tous mes « Colette ». Deux doubles planches, pas moins. Ils y sont, ils y restent, juste à portée de main, pour mes « retours de flamme », très fréquents, je dois le dire.

     Derrière, voyons voir... »Autant en emporte le vent », oui, évidemment, je l’ai lu, relu, vu au cinéma, à la télévision, une fois, deux fois...Bien, c’est assez. Que dis-je ? C’est trop !

    Ce bouquin, cette brique, je ne la relirai pas. Elle est le premier don que je destine à une œuvre pour enfants handicapés qui les revend dans une brocante. Tiens, j’ai lu « La Citadelle », moi ? Et aussi « Le Destin de Robert Shannon » ? C’était il y a longtemps et si j’ai aimé Cronin, aujourd’hui à le feuilleter je ne m’en souviens plus. Comme je suis ingrate ! Je sacrifie aussi « Le cri de la chouette » et Hervé Bazin par la même occasion, et « Les copains » de Jules Romains. C’est curieux, ce détachement, cette indifférence envers des auteurs que j’ai aimés, me semble-t-il. Nous avons voyagé ensemble, j’ai suivi leurs méandres, leurs jugements, leurs émotions. N’en reste-t-il rien ? Ai-je été prise par d’autres amours de passage, d’autres bouquins qui ont flambé en moi le temps d’une saison ? Sûrement. Je ne renie pas ceux qui m’ont laissé une cicatrice au cœur, ce « Sparkenbrooke » de Charles Morgan dans lequel j’ai trouvé je ne sais quelle résonance, et qui demeure, et auquel je retourne quelquefois, pour un dépaysement ou des retrouvailles !

    Pourquoi aime-t-on tel auteur, ou telle œuvre de tel auteur ? On choisit selon un caprice, on s’attache par une reconnaissance de l’âme. J’aime sans savoir pourquoi « La Volupté d’être » de Maurice Druon, plus (oserais-je l’avouer ?) que ses « Rois maudits » qui pourtant me captivèrent au moment de leur publication. Je ne suis ni bibliophile ni bibliomane : j’aime les livres pour ce qu’ils m’apportent et quelle que soit leur reliure, si j’en ai fait le tour, je m’en détache avec indifférence. Ce n’est ni bien ni mal ; c’est ma façon d’appréhender un écrivain, d’y trouver ou non de quoi rassasier ma soif d’émotion, de compréhension, d’amitié et il est des auteurs immenses qui ne m’ont jamais touchée.

    Tiens, je vais relire « Bonjour, Tristesse » qui vient d’échouer sur mon bureau. Et certainement ce livre de poche où Pierre Benoit (de l’Académie Française, j’avais oublié !) raconte à sa façon d’autrefois « La Dame de l’Ouest » qui date de 1936. On dirait que je n’ai que de vieux livres ! Ce n’est pas vrai. Mais je ne me rue pas sur les « Prix »p_hurlevent quels qu’ils soient, je n’ai pas besoin d’être « à la page », je lis à mon gré, et s’il me plaît de relire (pourquoi pas ce soir, après tout ?) « Les Hauts de Hurlevent » qui pourra me le reprocher ? Personne ! Nous avons tous notre goût de lecture, c’est une part de nous-mêmes, une des meilleures, peut-être ! Et je la respecte.

    Bonne nuit...et qu’un beau livre vous emmène jusqu’au sommeil.

PASSANTE

 

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16 février 2009

UNE FEMME DOIT SAVOIR COUDRE...

  Pour qu’on n’imagine pas que maman était une « marâtre » (pauvre maman !) je reviens très brièvement sur un « Souvenir » écrit il y a plusieurs mois où je disais la mort de mon père lorsque j’avais neuf ans et notre situation plus que démunie ; nos maigres économies étaient passées dans les frais d’hôpitaux et de sanatorium. Mes frère et soeur aînés étaient mariés, le plus jeune (21 ans) faisait son service militaire et si j’ai sauté ces passages si tristes de ma vie, c’est probablement ce qu’on appelle « un acte manqué »...et non une volonté réelle. A l’époque où j’entrai en couture, mon frère Jean rentrait, lui, d’Arlon où il était caserné. Il reprit son travail

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    Notre situation était telle que maman, réaliste, savait que je ne pourrais pas faire de longues études et voulait me donner un outil pour la vie : la couture.

    « Une femme doit savoir coudre », disait-elle, « tu auras toujours du travail »...

    L'ennui, c'est que j'avais déjà décidé de mon avenir: "Je serais romancière!"......Je le disais haut et fort, inconsciente du conflit que je créais dans le coeur de maman, déchirée entre son envie de répondre à mes voeux et consciente, elle,  des énormes difficultés pour y parvenir. Un jour que je répétais ma décision, elle cacha son visage dans ses mains et murmura: "Mais nous ne pourrons jamais te payer des études universitaires, ma petite fille"...Ses yeux bleus délavés de larmes semblaient désespérés. je me sentis soudain responsable d'elle, de sa paix intérieure, et me jurai de ne plus jamais m'opposer à son désir.

    Trois ou quatre semaines après la rentrée, Sœur Supérieure appela maman au parloir. Elle déploya force arguments : « Votre fille mérite mieux que la section couture, de niveau professionnel, elle serait à sa place en technique commerciale, par exemple, elle en a l’intelligence, elle est très bonne en cours généraux et, en fin de compte, le diplôme lui permettra de trouver un emploi dans un bureau, sans aucune difficulté ».

    Maman, une fois encore, refusa. Elle pensait que mes aptitudes manuelles se développeraient avec le temps...Elle-même était très adroite et, pour ses quatre enfants, avait cousu des robes, des manteaux, des jupes avec goût et adresse. Elle était convaincue qu' "une femme doit savoir coudre", même si elle n'en fait pas son métier. Et je restai pendant quatre ans en « couture technique professionnelle », comme en attestent mes certificats scolaires.

LES BEAUX MAGASINS DE JADIS

    Je n’en ai pas un mauvais souvenir. J’adorais les tissus, leur toucher, tissus_ursule0001leur couleur, la vie qui les animait quand, ayant pris nos mesures et réalisé notre patron en papier de coupe, nous bâtissions notre première jupe. Cette première jupe, au début de la deuxième année, j’en avais acheté le métrage à « La Boule d’Argent », le grand magasin bien spacieux qui offrait ses coupons à la convoitise des femmes. La clientèle affluait, les demoiselles de magasin en strict tablier noir, leur calepin dans la poche de poitrine pour noter la commande, sortaient de leurs rayons les lainages souples, rangés selon le dégradé de leurs tons. On étalait le tissu, on le palpait, on le comparait, des règles en bois rigide mesuraient, des ciseaux hardis taillaient vivement, sans hésitation, la cliente faisait un tour du côté des soieries...Peut-être ce vert pâle pour un corsage, ou ce bleu de Chine ?

    Ces dames chapeautées s’attardaient souvent dans ce temple de la toilette. J’avais, moi aussi, une envie brutale pour ce taffetas rose pour lequel j’inventais un modèle à empiècement rond, légèrement froncé à la poitrine, serré à la taille, aux manches gigot, comme on commençait à les refaire..Et puis, je revenais sur terre. C’était déjà un exploit d’acquérir le tissu pour la jupe, inscrit au programme de l’école, pas question d’y ajouter des fanfreluches superflues ! Je repartais donc, mon métrage sous le bras, acheté bien entendu avec l’assentiment de maman qui ne badinait pas avec l’argent. Je le comprenais fort bien. Nous n’étions pas beaucoup plus riche qu’à la mort de mon père. Mais Jean gagnait sa vie et la nôtre ; si nous étions parcimonieux, c’était par nécessité et je me rendais vaguement compte que pour me permettre des études qui exigeaient quelques frais (cache-poussière blanc, ciseaux personnels, nécessaire de couture, papier de coupe, craies pour dessiner le patron sur le tissu, etc.) maman se privait d’une robe d’été ou de souliers neufs...

PASSANTE

Illustrations: "Salle de couture" www.musee-contes.fr
                   tissus: valynette/over-blog-com (voir ce très beau site: "Lin et chocolat"

Posté par incarnat à 10:16 - SOUVENIRS - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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