LES JOLIES COLONIES DE VACNCES...
Le 1er juillet de cette année-là, je pris le train pour Héverlé, près de Louvain, avec une troupe de fillettes inconnues et joyeuses qui chantaient à tue-tête :
« Et encore un p’tit verre de vin
Pour se mettre en rou-ou-ou- ou-te... »
J’étais fort triste. Papa était mort le 2 juin. C’était la première fois que j’allais en colonie de vacances et je ne compris que bien plus tard qu’on voulait à la fois me rendre du poids et des couleurs et m’assurer en même temps le gîte et le couvert. Nous n’avions plus d’argent, la longue phtisie de mon père avait absorbé de pauvres économies, mon frère faisait son service militaire (qui à l’époque durait deux ans) et devait encore tirer douze mois. Ma sœur mariée un an plus tôt avait eu son bébé en février et mon autre frère s’était marié en mai ! Une simple bénédiction, les signatures devant l’officier d’Etat civil puis j’avais accompagné les nouveaux mariés dans leur petit deux-pièces tandis que maman conduisait mon père à l’hôpital, d’où il ne devait pas sortir vivant. C’est dire si les discrètes démarches d’une amie de la famille pour m’éloigner quelque temps avaient été accueillies avec soulagement par maman, complètement désespérée.
« Le soir de la bataille les soldats sont couchés
Couchés dans la mitraille on les entend crier
« Allons la cantinière, apportez-moi l’bidon
La soupe et la caf’tière et puis nous partirons »...
Le train traversait la campagne. Je me taisais. Soudain, une petite main se glissa dans la mienne, je tournai la tête et vis une fillette à peu près de mon âge, menue à côté de moi plutôt grande, son petit visage aux grands yeux derrière d’énormes lunettes :
- Je m’appelle Léontine, dit-elle. Et toi ?
Je pense à elle quelquefois, qui fut mon amie pendant tout un mois et que je ne revis jamais. Je repense au couvent qui accueillit notre troupeau déphasé, les Sœurs de St Vincent de Paul aux cornettes pleines de bonté, les dortoirs aux lits séparés par un rideau, l’heure du courrier qui m’apportait souvent des lettres et des cartes postales et nos lettres à nous, les enfants, que l’on devait remettre à Sœur Marguerite qui les lisait avant de les poster ! On ne badinait pas avec la discipline ni avec la prudence : l’une de nous aurait pu se plaindre de la colonie et provoquer des complications inutiles.
Les souvenirs font certainement le tri dans notre mémoire. La mienne n’a gardé que la beauté calme d’un été au jardin, le silence bienheureux lorsque, assise près de Sœur Marguerite qui m’aimait bien, je brodais un petit mouchoir. Les autres étaient en promenade, je m’étais foulé la cheville et je bénéficiais ainsi de ce petit coin de jardin, entre les pivoines et les roses,
Je me souviens aussi de l’intrusion soudaine d’un groupe de nouvelles, dont la meneuse, Rita, regarda d’un air moqueur notre rang sans histoire et aussitôt nous déclara la guerre...
PASSANTE