LA SAISON DE L'OUBLI
(Voici la consigne: "Un lieu: le chemin de halage; le personnage: une silhouette. L' action: elle court. Un témoin: au choix.") Et voici le texte.
XXX
C’est l’été. Les peupliers du chemin de halage éclaboussent le canal de leur vertige vert. Sur l’autre berge, assis dans l’herbe sous mon chapeau de paille, je suis le vieil homme quotidien , qui s’en vient tuer le temps. Ici, il fait calme. Quelquefois du haut d'un chaland , lourd, tranquille, on me fait « Bonjour », un signe de main, un sourire vague, le chaland passe, il est passé..
En face, un vélo pédale poussé par le vent. Les cheveux du garçon s’emmêlent, d’ici je vois qu’il est blond, costaud, sans doute ce que les filles appellent aujourd’hui « un beau mec ». La rectitude du canal me fait mal aux yeux, comme le soleil frisant qui étincelle. Et soudain je la vois : une silhouette fine surgie je ne sais d’où, elle court, elle se presse, elle fait des gestes et elle crie, je crois. Oui, elle crie. Personne ne répond.
Le chemin de halage la happe, semble la tirer comme on tire un fardeau, le garçon s’est retourné, elle écarte très haut ses bras frêles, agite comme des oiseaux ses petites mains vides.
Il pédale. Et, j’en jurerais, elle pleure. Il fuit, il s’enfuit, c’est évident, je le vois à son allure qui s’accélère et à la pauvrette qui brusquement, s’arrête, désemparée, désespérée, peut-être ?
Je voudrais lui dire que le chagrin ira en s’étiolant, que les larmes perdues ne le feront pas revenir. J’ai fui ainsi, autrefois, sans un mot. J’ai laissé une femme belle et sensible, assez fière pour ne pas m’assaillir ensuite de vains appels. J’étais jeune, j’avais peur de son ascendant, de sa gaîté, de sa force. Plus tard, six ans après, je suis revenu. Elle était plus épanouie encore, elle m’a regardée avec une indifférence qui m’a pétrifié. Moi, je portais son souvenir. Elle, m’avait banni à jamais.
De l’autre côté du canal, la jeune fille a fait demi-tour. Pour elle commence la saison de l’oubli.
LORRAINE