MADAME ARTHUR
Je l’ai connue il y a longtemps, madame Arthur, dans son salon étroit tapissé de vieux rose. Je la revois dans la pénombre nous tendre une main glacée et nous accueillir du bout des lèvres : « Quelle toute jeune femme ! Quel tout jeune homme ! », comme si elle nous enviait. Et je ne savais que répondre.
Elle avait du être fort belle. Ses yeux noirs brûlaient d’un éclat encore séducteur pour les veufs et les vieux garçons de province qui venaient, paraît-il, jouer au whist les soirs d’hiver.
Que regardait-elle en causant avec recherche, s’arrêtant parfois pour avaler une gorgée de vin ou tisonner le feu presque éteint ? Etait-ce nous ? Etait-ce le passé ? Elle parlait de ses trois maris et, poussant un soupir, comme distraite, passait deux mains soignées sur son buste, deux mains lentes qui descendaient sans se presser et me fascinaient.
Haute, tout en satin noir, pleine de bon ton, je devinais sous son apparence polie l’âme d’une femme qui fut très désirée, connut bien des amours et vécut maintes folies. Elle vivait entourée de la considération de tous. Nous nous retirâmes vite, car elle regardait au loin si songeuse que toute son attitude nous donnait congé. Dehors, je me sentis mieux.
LORRAINE

(Photo http://femmes-en-1900.over-blog.com)