LE CAFE DU MATIN
Je ne suis pas tout à fait réveillée mais déjà, j’entends dans la cuisine, le va-et-vient familier du

déjeuner que l’on prépare. Un soupir d’aise m’envahit, je suis bien, je murmure: “Maman fait le café”. Puis, dans un sursaut : “Mais non, ce n’est pas maman, c’est Maurice...”. Et à ce moment-là, reprenant tout à fait conscience, mon coeur se serre: la cuisine est silencieuse, personne ne s’y active, je suis seule, tout à fait seule...
Ce rêve (mais est-ce un rêve?), cette présence, (mais est-ce une présence?) revient souvent, à la fois si doux et...si douloureux! Doux, parce que ceux que j’ai tant aimés semblent être là, à portée de voix, à portée de main. Je les “vois” comme je les ai connus, maman aux mains actives, mon mari flegmatique et efficace et je réalise que c’est eux qui, depuis toujours, préparaient le café du matin. J’en humais le parfum avant d’arriver à mon tour.
Pourquoi, tant d’années après leur départ, sont-ils présents au point de les entendre, de les “voir”, ...et puis de ressentir soudain le poids glacé de leur absence? Quel sortilège intérieur me les rend pour quelques secondes tellement intenses, puis me les enlève, tellement disparus! De quel sceau ont-ils marqué ma vie pour que je me sente, à tour de rôle, la fillette d’autrefois, la jeune fille, la jeune femme, la femme viellissante, la veuve... Tout défile en ces instants si courts, et la transition entre ces mondes d’hier et d’aujourd’hui, résumée par le café du matin, ressemble à un bonheur volé, vécu il y a très longtemps, et qui ne reviendra jamais. Ou au signe discret des âmes enfuies dont la visite intangible ressemble à une promesse?...
LORRAINE