LE JARDIN D'ENFANTS
J’ai quatre ans, je suis une grande, maman l’a dit. Mademoiselle Raymonde l’institutrice, me demande :
-Bonjour, Lorraine, tu es contente de rentrer ?
Oui, je suis contente, je suis déjà venue à 3 ans quand j’étais petite. Là, j’avais peur, mais maintenant non. J’ai ma place juste devant le bureau, mon petit banc est ciré et sent bon. Armand s’assied à côté de moi, on se connaît, son papa me pince la joue quand il me voit, mais je n’ose pas dire que ça fait un peu mal. Il rit, il parle fort, mais il est gentil.
Serge pousse Virginie qui veut sa maman. Mademoiselle Raymonde conduit Virginie dans le bac de sable sur lequel je louche avec envie, mais seule Virginie a pu faire des pâtés. Francine en hurlant refuse d’entrer. Mademoiselle Raymonde s’agenouille devant elle tout en faisant signe à la maman pour qu’elle s’en aille. Quand elle est partie, Mademoiselle Raymonde tape dans ses mains :
« Un peu de silence ,on va chanter ». C’est difficile de chanter parce que Francine continue à crier : « Maman, maman ! Où elle est, maman ? ». On chante quand même. On entend moins Francine quand on hurle « Au clair de la lune, mon ami Pierrot »... J’aime bien cette chanson. Melle Raymonde claque encore une fois dans ses mains :
« On va faire la prière ». Moi je sais. Je reconnais ma main droite. Mais Armand lève sa main gauche et d’autres aussi. Melle Raymonde tourne le dos à tout le monde et lève la main droite : « Faites tous comme moi » et tout le monde sait d’un coup comment faire. C’est drôle.
Maintenant Melle Raymonde déroule une toile peinte pendue au tableau ; elle dit que c’est le ciel . Moi, je ne vois que des hommes et des dames à genoux, beaucoup, autour d’un homme assis sur un trône et qui a une couronne, comme le Prince de Blanche-Neige. Avec son bâton, Melle Raymonde montre ces gens et dit que ce sont des saints ; en dessous, des gens se tordent parce qu’ils ont mal.
- Ils sont en enfer, dit l’institutrice. Et elle ajoute :
« Tous les bienheureux contempleront Dieu face à face, pendant toute l’Eternité ».
J’examine le tableau avec inquiétude. Toute l’Eternité? Toujours ? Sans fin ? Sans rien faire d’autre ?... Ce qu’on va s’ennuyer !... Mais Mademoiselle Raymonde déroule un autre tableau où il y a des anges avec des ailes.
- Vous aussi, mes enfants, vous avez un ange gardien. Il est près de vous tout le temps, mais vous ne le voyez pas.
Je ne le vois pas ; mais puisqu’il est là, je lui fais une toute petite place sur le banc, entre Armand et moi. Armand s’assied dessus. Alors je le pousse très fort : « Recule, tu es sur l’ange ». Et maintenant Armand est par terre... Je ne sais pas comment ça se fait...

ANNEXE
Mademoiselle Raymonde avait vingt ans en ce temps-là et elle termina sa carrière à l’âge de la retraite dans la même classe et chantant sans doute les mêmes chansons aux petits qui se succédèrent d’année en année, lui apportant à leur façon les joies interdites de la maternité. En effet, dans les années 30, les écoles de religieuses n’engageaient que des célibataires. Si l’une des institutrices se fiançait, elle savait inexorablement qu’elle perdait son emploi le jour de son mariage.
J’ai connu ainsi Melle Henriette en 1ère année primaire qui nous quitta les larmes aux yeux le dernier jour de classe pour se marier le mois suivant. Une très jolie Melle Edwige nous enseigna un trimestre la géoggraphie et l’histoire et s’envola en voyage de noces. Et la très élégante Melle Viviane, qui nous enseignait la couture et que je croisai par hasard à la Foire du Midi au bras d’un bel officier. Elle était en robe blanche, hauts talons, et la cheville encerclée d’une fine chaîne d’or . A 12 ans, je nageais en plein romantisme et ces institutrices auxquelles nous nous attachions et qui ne faisaient que passer semaient en nous un questionnement entouré de mystère.
Après la guerre, l’Enseignement catholique admit aussi les institutrices et profeseurs mariés.
LORRAINE