ETRE OU DEVENIR SOI-MÊME?
« Comment les autres nous perçoivent-ils ? ».
Il fut un temps où ce genre de question alimentait des séances dites d’ »approfondissement personnel ». Après une présentation sommaire, une dizaine de personnes, encadrées par un psychologue (témoin la plupart du temps muet), tentaient de mieux se connaître grâce aux échanges avec les autres participants.
Ma curiosité professionnelle en éveil et pensant qu’une meilleure connaissance de moi ( et surtout de la façon dont on me perçoit) serait bénéfique à mon métier, je m’inscris. A l’époque, j’avais déjà une bonne quinzaine d’années de journalisme derrière moi, sans problème particulier. Je m’entendais avec mes collègues et les différents interviews se déroulaient la plupart du temps dans une empathie réciproque. C’est donc en toute tranquillité que je franchis le seuil du local où d’autres sont déjà installées.
PREMIER ROUND
Dix femmes. Les hommes sont exclus. Nous sommes dans
les années 70, en plein féminisme. Un peu partout les femmes se rebellent contre l’autorité masculine, des conférences réservées aux femmes font salle comble, dans un désordre exalté mais sympathique. On veut la contraception, le droit à l’avortement, à la pilule, à la liberté, une réduction des heures de travail, un salaire égal , des congés pour maladies d’enfants. On crie que le monde des hommes est celui de l’aliénation féminine Une « Maison des Femmes » s’est créée à Bruxelles, une maison d’éditions gérée par des femmes publie « Voyelles – l’une et l’autre » ; en France il est diffusé par « Alternative ». Les hommes
sont un peu déboussolés. Ils ne s’attendaient pas à cette soudaine rébellion. Simone de Beauvoir, auteur du "Deuxième Sexe" se bat pour le combat des femmes. Benoîte Groul, écrivaine, est aussi co-fondatrice du mensuel "F-Magazine". Une sorte de révolution se joue dans les esprits. Chacun et chacune en est influencé, en divers sens.
Donc, pas d’hommes dans ce petit groupe. Pourtant, Liliane, une féministe bon teint regimbe : la société brasse sans distinction les deux sexes, alors pourquoi cette discrimination ? Pour libérer la parole qu’une présence mâle risquerait de bloquer, explique le psy. J’écoute le débat qui s’ensuit et Liliane qui s’insurge :
« Comment peut-on imaginer qu’une femme d’aujourd’hui serait bloquée par la présence d’hommes ? »...
Un regard discret vers les participantes me convainc très vite que ce serait le cas pour au moins trois ou quatre d’entre nous.... Mais passons. Argumentations, discussions, on répète ce qu’on sait déjà, le ton monte d’un cran, les plus timides restent coites, deux passionnées assouvissent leurs énervements.
Je m’ennuie un peu, je me tais. A vrai dire, j’attends que commence le vrai sujet : « Comment les autres nous perçoivent-ils ? ». Nous en sommes loin. On s’égare dans les sentiers battus, Quand soudain deux yeux bleus se braquent sur moi. Lilane (qui en est à sa 3ème session et en tire une certaine gloire ), m’interpelle avec brusquerie :
- Et toi, tu te tais. Pourquoi ? Tu ne joues pas le jeu. On le ressent toutes. Vous en pensez quoi, vous autres ?..
Juliette opine, Catherine murmure « Oui, c’est vrai.. ; » Personne ne me regardait, mais on me dévisage soudain avec méfiance. Alors le psy, d’un ton neutre :
- Dites-nous donc sincèrement pourquoi vous vous taisez...
Je me suis tue sans intention, sans bruit, sans remarque, laissant aux autres l’avantage de la parole. Brusquement, j’en ai assez d’être un point de mire simplement parce que je n’ai pas pris part à la mêlée. Et je m’entends répondre « sincèrement »,- un peu étonnée quand même - avec une fermeté venue je ne sais d’où :
- Mais parce que ce que vous dites ne m’intéresse pas...
Eh bien, nous y sommes dans le cœur du sujet...
J’y reviendrai..
PASSANTE
Illustrations: "Simone de Beauvoir" - www.lefigaro.fr
"Benoîte Groult" -barjaweb.free.fr