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LE CAHIER DU SOIR de LORRAINE
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12 septembre 2009

LE CHAPEAUX DE PAILLE (20)

    La vieille Lucie la précédait, un mouchoir noué sous le  menton, qui lui donnait d'autant plus l'allure d'une Babouchka qu'elle tenait à la main sa fille et sa petite fille arborant toutes deux le même foulard dans un dégradé de tailles des plus réussis. Ce jeu de poupées russes qui était surtout un joli tableau familial fut particulièrement applaudi.

    Alors, s'avança Tante Henriette. Elle portait la vaste capeline de belle paille dont l'ampleur à elle seule lui avait valu l'année précédente les compliments de bien des invités lorsqu'elle l'avait porté pour la première fois au mariage de sa fille, capelineMarie. Mais au ruban de soie beige original, elle avait substitué une étonnante composition d'épis, de feuilles, de fleurs et de fruits. Une grappe de raisins blancs y côtoyait une mini-gerbe de blé mûr, un abricot faisait de l’œil aux groseilles et fraises des bois étalées parmi la rhubarbe et une courgette semblait faire la conversation avec un oignon jaune sur fond de feuilles de chêne.

     Ainsi coiffée, parce qu'elle s'était aussi mis des cerises en guise de boucle d'oreille, qu'elle portait une robe jaune piquée de coquelicots et qu'elle portait un panier d'où émergeait la tête furibarde d'un canard braillard, Tante Henriette, dans la splendeur de sa quarantaine épanouie, faisait irrésistiblement penser à quelque déesse Terre déversant sur l'assistance sa corne d'abondance.

     Ce fut du délire. Tout le monde la connaissait mais jamais sans doute ne l'avait regardée vraiment, dans son labeur quotidien d'épouse et de mère. Chacun semblait donc découvrir ce jour là, dans la chaleur de l'été et de la fête, la femme superbe et généreuse qui se cachait ordinairement sous d'humbles vêtements de tous les jours. Et il irradiait de cette Gaia d'aujourd'hui un parfum de sensualité que tous les spectateurs ébahis tombèrent aussitôt sous son irrésistible charme de femme mûre.

OBS

    Elle s'était transformée sous les yeux de tous. Elle était de loin la plus belle, malgré la grâce des jouvencelles, et même le charme incontestable de Juliette. Un tonnerre d'applaudissements la salua. Il n'y avait quasi plus à voter: tante Henriette était la reine de la fête.

    Il lui fallait une dauphine et ce fut sans aucune réticence que Juliette remporta les voix. On commenta peut-être le fait que les deux gagnantes appartenaient à la même famille, mais la gaîté aidée par le petit vin clairet prit le dessus et l'orchestre entama la _renoir__Balsoirée dansante. L'animateur connaissait son métier. Du haut de l'estrade, il annonça:

    - Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous allons faire une "boule-de-neige". Je choisis une danseuse et un danseur, ils viennent sur la scène et quand l'orchestre s'arrête un instant, chacun s'en va chercher un autre partenaire. Et ainsi de suite.;.Et maintenant j'invite Mademoiselle Juliette à venir sur la piste, et vous, Monsieur, voulez-vous être son cavalier.

    Un grand garçon sportif se précipita; il salua une Juliette confuse, qui avait ôté son chapeau, et l'enlaça pour le premier tango. La foule se taisait. Ils formaient un de ces couples haronieux dont on ne sait si la grâce vient des corps ou des visages, des pas bien agencés, de la souplesse d'une taille ou de la tenue d'un cavalier sachant mener sa partenaire. Brusquement, l'orchestre s'arrêta.

    - Allez chercher vos nouveaux cavaliers, s’il vous plaît.

    Un peu décontenancés, les jeunes gens se regardèrent, puis jetèrent un coup d’œil sur la salle. Les tables entouraient la piste, les plus futés s'étaient installés au premier rang, les plus timides au dernier. Juliette parcourut rapidement l'assemblée du regard. Puis soudain elle sourit. À la troisième rangée, elle venait de reconnaître sa famille. Et parmi eux, Rémi.

    Elle se faufila :

    - Voulez-vous m'accorder cette danse, minauda-t-elle ?

    Il rougit. De timidité? De colère? Comment savoir? Mais on l'encourageait:

    - Allons, Rémi, tu ne peux refuser à une lauréate! Tu ne vas pas lui faire cet affront?

    Paul le poussait dans le dos. Rémi se leva:

    - Bien volontiers, dit-il.

    Et il suivit Juliette sur la piste.

PASSANTE
Tableau de Renoir "Le bal"

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