CAPRICES AU COLLèGE
C’est pour aujourd’hui. Septembre rayonne au carreau. La rentrée scolaire s’est calmée. Chaque prof a trouvé sa classe, chaque élève son prof, les cahiers et les manuel, leur pupitre. Il peut y aller. Il ne dérangera pas les horaires. Dès la fin de la semaine passée, il a mis la classe de Première au courant. Et l’idée a été accueillie avec enthousiasme. Pierre Langlois s’habille en sifflotant. Son pull assorti à ses yeux bleus fait de lui un prof de français relax, à la silhouette de jeune homme. Il a 47 ans.
L’air est doux. Dix minutes sur les chemins campagnards et le voilà au collège. Devant le portail, il croise Melle Jeanne, la prof de sciences , les jumelles Juliette et Isabelle, Luc Henrion, beaucoup d’autres.
Le lundi s’affiche au calendrier du bureau des professeurs. A 4 H. 30, il y a noté « première sélection”. Un sourire discret se dessine sur ses lèvres minces, comme lorsqu’il écoute un poème récité avec l’intonation voulue. Alors lui remontent au cœur les émotions d’hier quand, étudiant, il interprétait « Les caprices de Marianne » d’Alfred de Musset ou «On ne peut jurer de rien ».
Eh bien si, justement, il s’est juré de remettre à l’honneur « Les caprices de Marianne ». Et aujourd’hui, il va inaugurer ce « Cercle théâtral » en réunissant les élèves de Première intéressés par le projet. Luc Henrion, certainement. C’est la meilleure diction de la classe. Et sans doute Annabelle, timide sauf lorsqu’elle lit sa composition de français.
A l’heure dite. cinq filles et trois garçons suivent
Pierre Langlois.
Le collège est
restauré mais vétuste. Un
majestueux escalier ciré laisserait passer de face un régiment rangé quatre par
quatre, mais il est réservé aux notables et aux parents aisés dont on connaît
la générosité. Les étudiants, eux,
empruntent les marches banales qui les mènent ordinairement à leur classe et
aujourd’hui vont jusqu’au dernier étage devant la «Porte interdite ».Surprise!
Pierre Langlois a la clef ! On se pousse, curieux ;de l’autre côté
on débouche sur un corridor
étroit, mièvrement éclairé par des oeils-de bœuf inattendus.
- On va où, comme ça ? murmure Luc Henrion
- Cool ! On arrive…
L’exaltation légère de l’aventure les mène enfin dans un grenier dont la semi-obscurité dessine des ombres fantastiques sur les murs.
-C’est ici que nous nous réunirons, annonce
Pierre Langlois. Chaque lundi même heure. J’apporterai les accessoires. Qui s’occupera des décors ? Toi, Luc ? O.K. Fais-toi aider. Tu trouveras tout ce qu’il faut
derrière cette porte.
Luc trouve en effet, des toiles d’araignée, un lampadaire poussiéreux, une table basse, un chandelier d’argent, des cordelières de rideaux et des tentures de velours anciennement or entassées dans un coin. Une vieille malle, un miroir terni, une clochette aigrelette, du faux lierre accroché à un porte-manteau trouveront leur utilité. Patrick furète et ramène des chaises pliantes de dessous les solives. De quoi simuler un décor en attendant la représentation dans la salle des fêtes de l’école, en juin prochain.
-Avec ces vieux paravents, vous vous arrangerez des loges. Un miroir ne sera pas inutile. Bref, les comédiens, débrouillez-vous !
Ils sont ravis. Le prof aussi. Annabelle sera Marianne, Luc est un Octave de belle tournure, Patrick un Celio plus vrai que nature et Pierre Langlois, régisseur et maître d’œuvre, rayonne .
En mai, les acteurs répètent en costume. Les mères se sont surpassées : la robe bleue de Marianne,et le justaucorps d’Octave sont de toute beauté. Octave est brillant. Il a dit avec la désinvolture souhaitée : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse», Célio son rival joue bien, Marianne fera un tabac. Elle tient la scène avec une grâce majestueuse.. Dédain, émotion, pirouette verbale, sourire du regard et de la bouche, elle « est » l’héroïne de Musset, dans toute sa coquetterie, sa défiance et son amour naissant. Pierre n’en espérait pas tant !
Le prof a rangé le texte dans sa serviette. La plupart des comédiens en herbe ont quitté le grenier. . Il éteint la lampe de scène. Seul l’éclairage latéral projette sur les murs une ombre déformée, agrandie, mais reconnaissable… celle d’un couple enlacé., éperdu. Sous le choc, Pierre Langlois s’est figé, aveuglé d’une soudaine certitude : lui aussi aime Annabelle, mais Annabelle aime Luc. Précipitamment, il quitte le grenier.
La répétition suivante se passe dans une sérénité apparente. Mais au baisser du rideau, le prof n’éteint pas. Il fait signe à Annabelle.
-Je t’attends après le départ des autres. Je dois te dire un mot.
Etonnée, Annabelle répond oui. Et revient dans sa petite robe à fleurs, redevenue timide devant le prof qui éteint la lampe de scène.
- Annabelle, je pense que…non, je suis sûr…
Il ne sait plus. Il bafouille, il transpire. Et d’un geste soudain, désespéré, il attrape Annabelle par les épaules et l’embrasse passionnément. Elle tente de se dégager, il la serre davantage. Elle tourne la tête à droite, à gauche, le repousse maladroitement des deux mains, mais il la maintient de toute son énergie, l’accule à la table. .
- Je vous en prie, M. Langlois
- Tu me pries pourquoi ? Tu n’as pas fait tant de manières avec Luc. Comme il connaissait bien la tirade finale ! Comme il a bien dit : « Mais je ne vous aime pas, Marianne, c’était Célio qui vous aimait ». Ce n’est pas Celio qui t’aime, c’est moi et je…
Ce qu’il allait dire, on l’ignorera
toujours. Sur la scène, on retrouva
son corps étendu, crâne ouvert, un chandelier rouge de sang et une jeune fille
prostrée à qui on passa les menottes.
LORRAINE