PAS DE BEMOL
« Il
n’y a pas de bémol avec une jupe rouge », m’a dit le beau garçon aux yeux
bleus que je heurtai très légèrement dans la foule du samedi soir. Ma jupe
rouge faisait un effet boeuf ! Il l’avait remarquée avant de me voir, elle
avait un peu l’air d’ameuter les foules comme le torero ameute le taureau. Sauf
que moi je suis une fille et que lui ressemble à un espagnol.
Par-dessus
la jupe, j’avais un petit boléro rouge et tout cela très flamboyant,
moi qui aime passer inaperçue ! J’étais
sur la Grand’Place pour danser ; on danse toujours sur les grand-places et
à Bruxelles, comme ailleurs, la fanfare déferle à tous vents. Le beau garçon
espagnol aux yeux bleus m’a enlacée, et c’était normal, puisque la fanfare
jouait « O Sole Moi », quelque chose de très ancien et de très corps
à corps. Mon bras sur son épaule, ma main près de son cou, ma joue…mais oui,
contre sa joue, sa main…oh sa main sur le haut des fesses. Est-ce que je sens
bien ?.. dans tout ce monde, comment savoir ? Et puis, il doit me
guider, c’est le rôle du cavalier. Tiens, j’ai ma main autour de son cou,
pardon mon bras. Et son bras à lui me serre, non plus les fesses mais la
taille, ce qui n’est pas vraiment plus…pudique ! On fait du sur-place.
C’est la foule.
« Si
on sortait d’ici? » dit-il à mon oreille. « il fait très chaud,
vous ne trouvez pas ? ». Ah ! enfin un garçon qui me dit « vous » !
D’habitude, c’est « tu » tout de suite. Mais moi, je suis romantique,
j’aime les convenances. J’ai chuchoté : « Oui, en effet… » et
nous nous sommes extraits de la masse à grand peine.
Nous avons
bu une orangeade à une terrasse plus loin, dans une ruelle moyenâgeuse ;
il habitait à deux pas. Le soir d’été était si doux. Je l’ai suivi. Je ne sais
pas si c’est lui qui a enlevé ma jupe rouge, ou si c’est moi…
LORRAINE
(sujet de consigne "les impromptus")