L'OEIL DE L'INCONSCIENT
Parmi les images étalées sur la table, je m'attarde à l'une d'elles: un œil me regarde. Ce n’est pas l’œil de Caïn. C’est celui de l’Inconscient, je le reconnais, il me guette, il me voit, je dirais même il m’épie.
Que t’ai-je fait pour que tu suives ma trace avec tant d’insistance ? La tempête peut se déchainer, mes forces s’anéantir, tu es là, grand ouvert, comme un juge. Tu sais que je vis souvent dans un autre monde, que je m’invente des bonheurs subtils, des roses soudaines, des oiseaux bleus, des ruisseaux qui parlent et des forêts où je m’enfonce seulement pour goûter leur parfum.
Tu sais que je me modèle et me remodèle au fil des jours
selon mon caprice et que personne ne le soupçonne. Qui soupçonnerait que je suis la solitaire à sa fenêtre qui regarde les nuages et s’embarque sur l’un d’eux , navire en partance vers l’infini ? Toi, tu sais tout, même si tu es l’Inconscient. Nous sommes faits l’un pour l’autre, nous avons rendez-vous de l’autre côté du miroir. Je t’y retrouve quand je veux ou parfois quand tu veux.
Nous nous sommes connus il y a si longtemps ! Déjà quand petite fille, je regardais brûler les bûches et, hypnotisée, j’y voyais naître et grandir des fées dansantes. Tu es un compagnon chaleureux, tu m’apportes l’illusion, la fantaisie, l’imaginaire, les beaux souvenirs. Nous savons dérouter les ombres falotes qui voudraient me nuire. Et nous les remplaçons par le rêve.
J’aime ton regard bleu qui me traverse et la sérénité des soirs d’été m’éblouit comme un ciel de Toscane. Tu pourrais être un Inconscient disputailleur ou morose ou pernicieux. Mais tu es la lumière, je te ressens ainsi.
J’ai la chance de t’avoir rencontré. Nous nous comprenons sans parole. Et quand, d’humeur chagrine, je risque de couler à pic, tu m’envoies une flèche rose qui rallume mon bonheur de vivre, le temps qu’il me reste…
LORRAINE
(Tableau de Philip Leslie Hale)