SANCTUS IMPROMPTUS
(Cette semaine-là, la consigne des "Impromptus" nous enjoignait d'évoquer notre sainte patronne. Je la connaissais un peu. J'en parlai comme il se doit...vous verrez ci-dessous)
XXX
Je n’ai jamais eu beaucoup d’échanges avec ma sainte patronne, même si fillette j’avais comme elle la grâce, le sourire, la charité, la douceur et l’amabilité. Mais ces indissociables qualités la menaient tout droit à la cuisine où elle épluchait, délayait et mitonnait pour le plaisir de sa famille et de ses nombreux amis.
Diable ! me dis-je quand j’eus connaissance de ces talents , suivre
oses traces m’est impossible, je m’installe plus volontiers au pupitre qu’au fourneau, et je lis Baudelaire plutôt que les « Délicieuses recettes françaises ». Tant pis ! Nous avons donc vécu en parfaite ignorance l’une de l’autre . Jusqu’au jour où, préparant un voyage professionnel en Provence, je feuilletai des brochures historiques et folkloriques et la découvris soudain à l’aise, au bord du Rhône, exactement installée à Tarascon et régnant sur une église portant son nom ! Voilà qui changeait tout et la changeait considérablement à mes yeux ! Ma cuisinière était devenue une héroïne !
C’est elle qui, expulsée de sa Judée natale débarqua sur les rives du fleuve et évangélisa la contrée. La population, assez rébarbative, lui mit le marché en main : « Détruisez la Tarasque et nous nous convertirons ». La Tarasque, un dragon qui jetait la terreur en surgissant brusquement dans le Rhône, ouvrait sa gueule toute grande et avalait ce qui lui tombait dedans. Ma sainte patronne ne recula guère, elle avança simplement le bras et, à l’aide du crucifix, coinça les mâchoires du monstre et l’enchaîna grâce à sa ceinture bleue. C’était il y a deux mille ans. Les Tarasconnais n’ont pas oublié, puisque chaque année en son honneur on ressort le dragon enchaîné et on le promène dans toute la ville, à grand renfort de musique, de danses, de cris et de pastis.
Et puis, j’allai à la crypte et un étrange bien-être me pénétra ; je me remémorai cette vie de sainte dont je ne m’étais pas préoccupée, et dont tant de miracles, dit-on, confirmèrent la sainteté. Je repartis sur la pointe des pieds.
Ah oui, je ne vous l’ai pas dit, je ne m’appelle pas Lorraine. Mon vrai prénom, c’est Marthe.
LORRAINE