LE TEMPS DISPARU
"Les Impromptus" nous demandait cette semaine-là d'écrire sur "Le temps disparu". Je ne sais plus si j'ai réfléchi mais je me suis laissée aller à l'irrésistible souffle de l'irréalisme...
XXX
Un matin – mais était-ce bien un matin – il fallut se rendre à l’évidence: le temps avait bel et bien disparu. A l’instant même, toutes les horloges s’arrêtèrent. J’étais à la Galerie du Roi, flânant devant la vitrine d’un chausseur de luxe (juste pour le plaisir), quand mon reflet
m’intrigua: je donnais le bras à une jeune femme, qui tenait par le cou une adolescente rieuse, laquelle retenait d’une main ferme une petite fille entêtée qui voulait aller dans l’autre sens.
Stupéfaite, je les reconnus toutes: c’était elles – pardon c’était chaque fois moi à divers âges, formant en quelque sorte un groupe pour photo de famille!
Nous nous retournâmes: la Galerie était noire de monde, un monde d’ombres qui s’en allait dans tous les sens, chacun se tenant soi-même par la main, du plus âgé au plus petit. Je compris soudain que le temps n’éxistant plus, les humains redevenaient enfants tout en restant adultes. Je croisai (nous croisâmes)
un monsieur élégant qui leva son haut-de-forme et nous salua. Ses autres âges saluèrent aussi sauf l’un d’eux, très gothique, tout de noir vêtu, pâle et excédé qui s’écria: “Arrête donc de te faire remarquer. Je suis ridicule à cause de toi, Oscar. J’en ai marre de tes simagrées”.
..... Puis le goth se tourna vers moi comme si on se connaissait et m’interrogea:
- Tu sors avec tes soeurs? La petite dernière, là, tu ne lui flanquerais pas une fessée? Histoire de la calmer un peu.
Je m’étranglai d’indignation:
- Me fesser, moi, tu oserais?
- Mais non, pas toi, elle...
- Mais elle, c’est moi...
Il me regarda comme si j’avais perdu la tête. C’est le temps qui l’avait perdu...
XXX
Vous qui me lisez vous ne me croyez pas, et pourtant..Je survole du regard tous ces écrivants appliqués. Je reconnais Alice, et là-bas Gilbert, bien entouré; on se fait un petit signe, on échange quelques motst:
” C’est à toi ce bébé? Ou c'est ton petit frère?...Oh! que je suis bête, pardon, oui c’est toi, bien sûr, c’est toi quand tu étais petit, je te reconnais, tu avais déjà ce beau regard clair...
"Alors, comme ça, vous écrivez tous ensemble votre consigne? Nous aussi, oui, tu vois...Eh! toi, la troisième, attention, hein, je te défends de copier...."
LORRAINE
Illustrations:
1 - Tableau de Louis Legrand
2 - source: http://raf.dessins.free.fr