UNE MINUTE D'EVASION
Bonjour à toi l'oiseau qui vole par-dessus le toit et égratigne le ciel d'hiver si bleu en cet instant! Bonjour à la fillette du voisin, dégourdie et vive. Elle s'en va chercher les croissants
du matin, sautant quelquefois d'un pied sur l'autre, comme si elle chantait une comptine à bouche fermée. Bonjour au chien berger pataud et grave, tenu en laisse par sa maîtresse frileuse, engoncée dans ses lainages, son écharpe grise, son bonnet chaud, ses botillons fourrés, ses gants de trappeur. Bonjour enfin à ce samedi qui clôt une semaine glacée et nous promet - semble-t-il - ce réchauffement auquel nous aspirons tous.
Une semaine se ferme. Nous sommes ainsi faits que déjà, elle appartient au passé. Nous sommes tendus vers demain, un autre jour, une autre semaine, un autre mois...et nous n'en savons rien. Nous avalons les minutes, les heures, avides d'aller plus loin, d'aller plus vite. Les projets nous entraînent irrésistiblement, nous tirent par la main, nous taraudent, nous exhortent: "Au début mars, nous irons à Rochefort; tu as bien gardé l'adresse de l'hôtel que Pierre nous a recommandé?"; "Dimanche prochain, on invite ma soeur et son compagnon; tu as déjà pensé au traiteur? Ou alors, tu vas cuisiner?..."; "Pour les vacances de Pâques, tu as des projets?"; "Nous, cette année, on prend l'avion; en voiture, voyager c'est tuant...".
Et pourtant, l'instant est là, celui que nous vivons vraiment, qui devient minute, heure, soirée. On le vit sans y penser. Il est beau pourtant, cet aujourd'hui, même si les courses alimentaires nous bousculent, si la grippe règne, s'il y a encore du gel dans les replis du jardin, même s'il ne se passe rien. Rien! Rien, c'est vivre aussi, c'est
goûter le café de l'après-midi en se donnant l'autorisation de s'asseoir et d'abandonner les pensées maussades qui débarquent toujours en bataillons serrés; c'est leur dire "Non, je vous refuse,vous me grignotez l'âme à petits coups de butoir" et même si on n'atteint pas la sérénité juste en fermant les yeux, on peut lui laisser une chance en n'entretenant pas les minimes angoisses quotidiennes:
"Est-ce que je ne commencerais pas un rhume? Est-ce que lundi matin il n'y aura pas un trop gros bouchon au croisement des Quatre Bras? Je devrais peut-être passer au bureau du téléphone, il a des ratés ces derniers jours... Marie n'était pas sûre d'être libre mardi soir pour le théâtre, ce serait dommage, je n'aime pas aller seule..."
Envoyer paître ces questions oiseuses auxquelles il n'y a quand même pas de réponse, c'est déjà se rasséréner. C'est se libérer l'esprit pour d'autres idées, d'autres constatations plus positives: "J'aime le silence du salon, le soleil effleure les rideaux, bientôt nous serons au printemps"...Et peut-être un ange invisible nous emmènera-t-il, l'espace d'une rêverie, vers les prés en fleurs, la nonchalante promenade d'été, les robes à volants, la voix lointaine d'enfants qui jouent. Un futur, certes, inventé peut-être, mais apaisant, qui donnera à la journée qui s'écoule le tintement de l'espérance. Et donnera à ce samedi sans histoire, sa bienheureuse minue d'évasion.
LORRAINE