Puisque vous partez en voyage...
Il me revient cette petite merveillel de chanson où la voix acidulée de Mireille alternait avec celle de Jean Sablon (1). J’imaginais, oh ! oui, comme j’imaginais ! ce quai de gare et ce visage pointu de jeune femme sous le chapeau cloche incliné sur le front et ce jeune homme en cravate élégante, les cheveux lustrés vers l’arrière.
Un couple, comme on l’imagine à 13 ans, un couple d’amoureux beaux, fervents et tendres, délicats et sincères, où rien n’égratigne, où rien ne blesse, où tout sera lumineux, toujours, toute la vie. Aussi loin que peut l’imaginer la petite fille de 13 ans, bercée depuis toujours par des chansons d’amour aux accents psalmodiés avec feu par les artistes de l’époque.
"Puisque vous partez en voyage
Puisque nous nous quittons ce soir
Mon cœur fait son apprentissage
Je veux sourire avec courage...
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" Et je vous verrai de la gare
Me dire adieu là-bas, avec votre bouquet..."
Ce duo où se répondaient des accents de plus en plus déchirants, me chantait à l’oreille, le soir pour que je rêve. Sait-on comment les petites filles de ce temps-là croyaient à l’amour ? A un seul amour, un amour violent, imprévu, rencontré par hasard et qui se révèle à l‘instant ! Un amour non précédé d’amourette, un seul amour , LE seul amour ! Quel climat magique, quelle naïve crédulité ! La chanson à elle seule imprégnait nos sensibilités ferventes...et celles qui se trompaient d’inconnus en souffraient d’un mal que ne consolait que rarement un nouvel amour.
Les autres furent heureuses, bercées par la certitude que les chansons ne se trompaient jamais. Et elles firent en sorte que ce soit vrai...quelquefois!
Le bruit s’est insinué jusque dans les chansons. Comment voulez-vous qu’aujourd’hui les jeunes filles qui partent en voyage entendent encore l’aveu soupiré dans le brouhaha des hauts-parleurs ?...Et, surtout, qu’elles y croient ?
LORRAINE
(1) - Plus tard, la chanson fut reprise par Françoise Hardy et Jacques Dutronc.


Le duo Jean Sablon et Mireille aux environs de 1935-36