DAVID, CE SEIGNEUR
Rita,
Broû, Milou et maintenant Pickwick! Tous, un jour ou l’autre, ont repris leur
liberté. Pourquoi? Parce qu’au fond d’eux-mêmes résonne l’appel atavique des
espaces boisés, que s’éveille le parfum des fleurs et le goût des oiseaux, l’instinct
immémorial de chasses dans les futaies.
Nous
n'avions jamais eu de jardin. A part Rita, leurs promenades félines se
limitaient aux cour circonscrites par de murs impitoyables. L’aventure était
ailleurs.
“J’aime dans le chat cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales” écrivait Chateaubriand. Car, les scientifiques l’affirment, il se réhabitue très vite à la jungle des terrains vagues, au charivari des félins entre eux et au territoire à conquérir et à défendre. Peut-être. Mais nous rêvions d’un chat qui vivrait sa vie avec nous, sans coups de cafard, sans blues, un chat pour qui nous serions la raison d’être et qui nous choisirait par amour, pour toujours. C’est alors qu’arriva David.
xXX
Madame
Chantrain avait une chatte, une Amandine aux yeux allongés vers les tempes et
fardée de khôl. Quand vint pour la vieille dame le moment inéluctable d’entrer
dans une maison de repos, elle s’inquiéta de sa chatte et des deux chatons qui
restaient d’une récente portée.
Personne
dans son entourage restreint ne voulant les adopter, la mort dans l’âme elle
s’adressa au blanchisseur qui passait chez elle chaque mois en camionnette et
lui demanda, comme un service ultime, de les emmener au refuge pour animaux. Le
brave homme accepta et chargea la famille en même temps que ses paniers à linge.
Mais au refuge, quand il ouvrit
précautionneusement la porte, Amandine à qui on ne la faisait pas, sauta dans la
rue d’un bond sauvage et disparut au tournant. Les chatons miaulaient d’une
petite voix déchirante. Le
blanchisseur les prit dans ses gros doigts malhabiles, les caressa doucement...et
les ramena chez lui.
“Je
veux bien en garder un, s’exclama sa femme. Mais deux, non, tu les vois dans
mon salon de coiffure!...”
Car
elle était coiffeuse et je les découvris le vendredi suivant, se pourchassant,
grimpant sur les fauteuils, s’affrontant pour rire, ouvrant tout rond leurs
mirettes dorées dans leur frimousse de bébés. Mon intuition me disait, que,
cette fois encore, j’allais succomber à la séduction féline.
La
coiffeuse m’avait pressentie, sûre, disait-elle, que Marianne serait enchantée
d’avoir un nouveau chat.Le destin en décida. L’un d’eux, roulé sur le sol,
tenait une boule de papier contre laquelle, faussement féroce, il luttait des
quatre pattes. L’autre, le nez en l’air, examinait la clientèle. Il se frotta à
ma jupe, sauta sur mes genoux, tourna sur lui-même et s’endormit dans un
ronronnement de plaisir. Je regardai la coiffeuse, vaincue:
-
C’est celui-ci, dis-je. Vous avez raison. Marianne sera enchantée...
-
Et vous aussi, non?..
-
Eh oui, moi aussi.
Je ne sais plus qui a écrit: “Quelles
que soient les circonstances, vous n’aurez pas à choisir un chat, c’est lui qui
vous choisira”. Voilà qui était fait. Et je n’allais pas m’en plaindre. Il était
beau, habillé comme un marquis, en gris-perle mais avec un jabot blanc, des gants
blancs, des guêtres blanches, élégant et distingué, prometteur sans aucun
doute.
Le
chaton qui débarqua chez nous et que Marianne appela aussitôt “David” ("parce
qu’il a l’air d’un roi, maman”), ce chaton différait déjà de ses semblables. Un
air posé, presque réfléchi, une dignité innée, coupée de brusques gambades,
puis comme s’il se ressaisissait, un arrêt flegmatique suivi d’une toilette
minutieuse,
en faisaient un personnage tout en contraste, mais déjà fortement
marqué par l’intelligence. Oui, oui, moquez-vous! J’ai bien dit:
l’intelligence. Les autres avaient du piquant, de l’espièglerie, le sens de
l’observation, mais celui-ci y joignait ce quelque chose de perspicace q, apprivoiserui ne le
quitterait jamais et au contraire, s’amplifierait avec l’âge.
Il
savait très bien que nous étions des humains, des êtres d’une autre race, mais
il ne nous en considérait pas moins comme des égaux. Rien en lui d’humble ni de
servile; un regard franc, bien planté, traversé parfois par une douceur, un
attendrissement, l’affection.
Il
arriva un beau matin, transporté par le blanchisseur et dès qu’il me vit me
sauta dans les bras, échappant aux mains puissantes qui le retenaient. M’avait-il
reconnu? La courte sieste sur mes genoux dans le salon de coiffure avait-elle
suffi à me rappeler à lui? Je ne
sais, mais je n’eus pas à l’apprivoiser, il l’était déjà. Il s’installa sans
plus de manières. Et au bout de trois jours se mit en devoir d’inspecter les
lieux...
PASSANTE (A suivre)
Photo: David de face