04 novembre 2009
LES BARBELES DU TEMPS
Je suis prise dans les barbelés du temps ; Ils m’immobilisent
chaque jour un peu plus. Et tandis que la vie me coince, me confronte à la
fatigue, ma lucidité s’accroît. Je
suis une loupe grossissante qui voit clairement vivre les autres. Ils sont
prévenants et se réjouissent de mon enjouement. Ils ignorent l’effort que
demandent les renoncements successifs.
- Non, je ne viendrai pas au théâtre. Tu sais, je me détache un
peu… »
C’est faux. J’adore le théâtre. Mais mon corps regimbe à sortir
l’hiver, à escalader les gradins en titubant un peu (il n’y a pas de rampe
rassurante), à trouver son fauteuil au milieu d’une rangée de jambes alignées.
Voir l’exposition de Léonard de Vinci m’aurait comblée. Je suis une
contemplative ; Mais la foule m’angoisse désormais et les longues stations
debout m’épuisent. Alors, je renonce. Depuis plus d’un an, j’ai préparé un modeste recueil de poésies destiné
aux miens quand je ne serai plus là. Je n’ai pas cherché d’éditeur, je ferai
simplement relier des photocopies.
Mais je ne puis y aller seule, je n’ai plus de voiture et j’ai renoncé au métro
archi-bondé. Alors j’attends… Je sais bien qu’un jour viendra …mais
quand ?
Je renonce à dire la vérité. A 40 ans, à 60 ans, à 70 ans on peut
avouer « Aujourd’hui j’ai le cafard ». Cela arrive à tout le monde.
Et tout le monde l’accepte. A 86 ans,les proches risquent de s’inquiéter. Donc on se tait. On craint de peser,
d’être une charge. On répond allègrement : « Moi, je vais bien ». Les autres sont rassurés, c’est
l’essentiel.
ET MAMAN, ?..
J’entends les échos de la vie active. Je me souviens de la mienne. J’ai
des remords. Ai-je été suffisamment voir maman en son grand âge ? Elle
habitait dans la maison de ma sœur, qui était femme au foyer. Cela me donnait
bonne conscience. Et je travaillais beaucoup. Mais n’a-t-elle pas ressenti avec mélancolie que sa petite
dernière la délaissait ? N’a-t-elle pas souhaité que je passe une
après-midi entière avec elle à parler de nous, d’autrefois ? Jamais elle
n’en a rien dit. Et pourtant !... Aujourd’hui je comprends qu’on peut
espérer qu’un jour sa fille, pour rien, sans motif, vienne passer quelques
heures pour bavarder. Parce que demain il sera trop tard.
Vieillir, c’est regarder par une fenêtre, voir ceux qui vont, qui
viennent, agissent. Et accepter de n’être plus qu’une spectatrice. Nous ne
jouons plus dans la cour des grands. Notre temps est passé. Nous sommes dans
l’antichambre d’une autre vie et si nous taisons nos moments de spleen, c’est
pour ne pas inquiéter les plus jeunes . Eux aussi ont leurs problèmes,
tellement lourds à porter et si souvent difficiles à résoudre !
Je n’ai pas d' amertume. Je
suis un témoin qui s’exprime. Et j’ai cette chance si précieuse : j’écris !
Donc, finalement, je ne suis jamais seule, même si j’en donne l’apparence :
écrire me relie au reste du monde, non par le nombre de lecteurs mais par la
pensée qui rejoint tous ceux qui, comme moi, voudraient « se dire »
et ne peuvent le faire. C’est finalement une excellente thérapie.
PASSANTE
Commentaires
Ce texte me touche beaucoup par sa juste sincérité.
Il dévoile le fragile équilibre de ta vaillance face au poids des années.
Il ne me surprend pas, car en te lisant depuis quelques mois, j'ai appris à te connaître un peu.
Je suis sûre que l'arrivée de l'automne est en grande partie responsable de cette lassitude qui pèse sur toi. Bientôt tu vas sûrement recevoir un coup de téléphone, tu auras des nouvelles de ce petit bébé qui vient de prendre sa place dans ta chaine familiale, tu auras peut-être la surprise d'une visite...
Lorraine, je t'embrasse bien fort du fond de mon Béarn.
ah Lorraine... je suis touchée aussi oh! combien!
Parce que tu renonces aussi aux ateliers d'écriture auxquels tu aimes tant venir...
Tu me (nous) manqueras énormément!
Mais ce n'est pas cela qui te consolera, qui t'aidera...
Oui tu écris, et tu ne cesses pas d'écrire
C'est cela en grande partie qui te garde vive d'esprit...
Et tu es résolument positive aussi... de bon conseil aussi
Tu es précieuse pour moi, Lorraine, je crois que tu les sais
Mais je te dis ici encore pour que tu le saches et le croies...
Je t'embrasse fort
Chère Lorraine, j'admire ta lucidité tranquille... pudique plutôt.
Tu constates, tu expliques, tu ne te plains pas. J'admire ton caractère, ta force. Tes mots directs, simples, droits me touchent infiniment. Je te remercie de dire si bien la vie.
Je connais la solitude, celle de courte durée, l'amie qui me laisse rêver. Je crains l'autre vers laquelle je tends car je suis assez sauvage... Début de la semaine prochaine, je te passe un coup de fil. En fin de semaine, le bénévolat m'ocupe beaucoup.
Je comprends ce que tu as voulu dire, car j'ai une tante très fatiguée, et que me dit "je préfère quand ma fille ne vient pas me voir, ça m'évite de faire bonne figure pendant deux ou trois heures afin qu'elle ne s'in quiète pas de mon état de santé, j'essaie de lui faire croire que tout va bien"
Tu sais Lorraine je passe tous les soirs, et je pousse la porte tout doucement sans faire de bruit
Touchée au coeur également...
Ne pas gémir, ne pas étaler ses états d'âme, garder en soi ce qui pourrait peiner ou inquiéter l'entourage, je comprends ça... mais toujours donner l'impression que l'on va bien est douloureux car nécessite de "pomper" une énergie qui fait défaut. Trouver un juste équilibre pour faire comprendre ce que l'on ressent est périlleux. Ton texte est juste et sincère, il illustre parfaitement la difficulté à renoncer, mais aussi le souci de respecter et de préserver ton entourage.
Puisse le plus grand nombre lire tes mots qui éclairent et amènent à des prises de conscience.
Je t'embrasse affectueusement.
Ma Damedouce
tu sais combien "je part...age" tes ressentis,ce regard clair sur nos vies...Même entourée!!!!!!!!!!!!Je pense souvent à toi , tu m'es précieuse ô combien et te remrcie d'être là, attentive,présente!!
Merci de tout mon coeur amie!
Je t'embrasse tendrement belle Dame!!!!!!!!
Fabeli
Ton message tellement compréhensif touche le coeur de ces "Barbelés" dans lesquels on s'enchevêtre en vieillissant. Voir de jour en jour se réduire ce qui faisait l'agrément d'une vie active demande l'acceptation. Accepter d'être un peu inutile, alors qu'on fut très dynamique, connaître exactement ses limites, vivre de longs moments seule alors que chaque jour apportait sa nouvelle aventure est le sort de chacun et il faut l'énergie de ne pas s'y attarder. C'est pourquoi j'ai écrit, sans doute, pour dépasser aussi cet automne qui fut le bonheur de ma vie; j'ai rencontré mon mari en octobre, nous avons tous deux adoré l'automne, je ne peux l'oublier et je surmonte la mélancolie. Merci, chère Fabeli, ton amitié du Béarn me fait grand bien.
Je comprends, bien sûr, et j'y pense souvent. Mais être la génération "sandwich" n'est pas facile non plus ! Encore partiellement active, soucieuse du bien-être des aînés et des plus jeunes, souvent sollicitée par les uns et par les autres pour des coups de mains domestiques, pratiques, administratifs... s'inquiétant pour les petits problèmes de santé, les gros problèmes de coeur, on se coupe en quatre, cinq, six, avec le sentiment de ne jamais en faire assez et en négligeant souvent ses propres envies, ses propres difficultés de vie.
Je sais que tu le sais.
Je t'embrasse.
Coumarine
je crois, en effet, qu'écrire quasi chaque jour me conserve une clarté d'esprit qui s'embrumerait dans l'inactivité. Ecrire m'évite de ressasser. Même si soudain, comme hier, je m'abandonne à une plume indiscrète qui révèle un petit bout de mon état d'âme. Je sais, chère Coum, que nous avons toujours été proches, que nous nous comprenons à demi-mots. Je ne l'oublie pa, sois-en sûre. Et ta présence ici réconforte l'élève que je suis et qui abandonne (pour l'hiver en tous cas), ton Atelier d'Ecriture où j'ai passé tant d'heures vivifiantes. Je t'embrasse à "grands bras", comme je disais quand j'étais petite...
Agnès
je ne me plains pas, non, du moins j'essaie. La petite musique triste de mon coeur chantonne quelquefois, malgré l'âge et ses interdictions parfaitement compréhensibles! Je ne contemple pas mes plaies, je les soigne. Si je "dis bien la vie", c'est qu'elle m'a formée sans relâche. J'ai appris à renoncer très jeune (à d'autres choses, évidemment!) mais la force de caractère vient de ces acceptations ajoutées aux acceptations et aux efforts déployés pour vaincre l'adversité. Finalement, on ne le sait pas, mais on tient en équilibre. Ne t'inquiète pas, je vais bien malgré ce passage d'humeur analytique! Et téléphone-moi quand cela te convient, surtout ne te gène en rien, que cela vienne à ton moment, je comprend tellement, si tu savais!
Chiffonsmacarons
C'est donc toi la Dame qui vient le soir, au moment où je m'endors, et qui repars sans bruit? Je la devinais quelquefois, dans la pénombre...Maintenant, je te ferai un petit signe de main complice et plein d'amitié. Merci, chère "Chiffons macarons"
Pralinette
Tu mets le doigt où le bât blesse, amie: montrer que l'on va bien "pompe" l'énergie...Quelquefois, seule, je m'écroule de fatigue dans un fauteuil, parce que j'ai tu une émotion,un souhait, un désir que j'aurais voulu exprimer...et que j'ai tu. Parce que l'autre avait ses soucis, son besoin de s'exprimer, ses difficultés. Dans ce cas, j'écoute, je ne parle pas de ce qui m'agite, pourquoi ajouterai-je un souci à ceux que les autres portent déjà difficilement? une prise de conscience, dis-tu. Certaines personnes âgées auraient intérêt à comprendre que les plus jeunes ont aussi leurs problèmes et que les inlassables plaintes ou les exigences excessives finissent par détourner au lieu de rapprocher. Mais dans le grand âge, il est bien tard pour faire un retour en arrière...Je t'embrasse, chère Pralinette.
Florelle
Oui, je sais...Je sais que tu es lumineuse et qu'il n'est pas besoin de mots pour nous comprendre. Je sais que tu tais les maux qui t'assaillent, et que même fort entourée, tu évites à tes proches les moments si douloureux que tu peux taire... Rejoignons-nous dans le silence d'une pensée affectueuse qui réconforte malgré les distances.
Prends soin de toi, très chère amie,
Obs
Oui, ma chérie, je le sais. Te souviens-tu de l'époque où je disais en riant que "j'étais coupée en tranches de saucisson"; C'est ce que tu appelles "la génération sandwiche". Si tu savais comme je comprends! C'est d'ailleurs pourquoi je m'efface ou me tais, pour ne pas en rajouter; le fardeau est déjà suffisamment lourd...et les imprévus suffisamment nombreux!
Courage, tu verras bientôt le bout du tunnel!
Chess
Bonsoir Laurraine,
C'est ma première visite sur ton blog et j'aime déjà tes écrits, je trouve que c'est doux et vivant en même temps...
Merci et bonne soirée
Chess
Bienvenue à toi, merci d'avoir aimé ta lecture, cela me fait grand plaisir. Reviens quand tu veux, je vais moi aussi te rendre visite. Bonne jurnée, Chess
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