Cahier du Soir

Au soir de ma vie, j'écris mes souvenirs, des réflexions, des rêves, des poésies.

15 octobre 2009

Qu'as-tu fait des mots ?

 Tu les connaissais, tu les lançais en l'air comme une musique drôle, comme un vol d'hirondelles, comme une espérance. Ils étaient ta gaîté et ta force. Et mon amour. 

 Qu'as-tu fait des mots 

Tu me disais : « Toi, la seule femme que j'ai jamais pu aimer » et j'enfermais ces mots dans l'éblouissement de mon cœur. Tu aimais aussi le silence. Le silence tissé de mots accourus comme des petits confidents muets, et qui te permettaient de penser, longtemps, la main arrêtée sur la feuille où tu allais écrire. Enfin, tu écrivais

 

 Et les mots se pressaient, se bousculaient, s'essoufflaient. Car tu interrogeais le monde, tu te posais les questions douloureuses auxquelles il n'y a point de réponse. Tu citais les philosophes, tu t'abîmais dans leurs livres et tu me revenais différent, lointain, tourmenté.   

 Ah ! les mots ! Tu les as tous utilisés, les mots d'amour et les mots dont la pointe acérée blesse, car tu avais l'art de la riposte et celui de l'introspection. Et cet art aigu des questions perfides qui, au début font sourire mais finissent par écorcher. Je n'aimais pas les mots jaloux ni ton talent raffiné d'inquisiteur. Le mot à l'allure désinvolte, le mot tendancieux, le mot autoritaire, celui qui condamne et celui qui ne veut rien entendre, je les connais tous. Et aussi les mots de pardon. 

 

 Qu'as-tu fait des mots ?

 Une longue histoire de souvenirs entrelacés, où se glissent les rires de bonheur et les amertumes. 

Qu'as-tu fait des mots ?

L'histoire d'une vie. La mienne.

LORRAINE

 

 


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01 mai 2009

LA LETTRE (3)

MES APPRENTISSAGES


    Partagée entre mes devoirs scolaires, les travaux de couture à terminer à la maison pour le lendemain, les cours du soir de sténo-dactylo et, en guise de leçons, les signes à mémoriser pour être capable de prendre sous la dictée, de plus en plus vite, des lettres et des rapports administratifs et commerciaux de plus en plus alambiqués, je commençai néanmoins mon apprentissage littéraire !

    Maman avait levé toute interdiction de lire ; désormais lire faisait partie de mon éducation puisque Robert Senlis me faisait analyser, par exemple, le premier chapitre du « Petit Chose » d’Alphonse Daudet ; ou encore me demandait un pastiche du « Sous-préfet aux champs », toujours d’Alphonse Daudet, extrait des « Lettres de mon moulin ». C’était sa façon à lui de m’éveiller à la musique des mots, à l’émotion d’une tournure de phrase, tout en préservant ce qui m’était personnel.

    Il estimait qu’une méthode de travail est indispensable ; j’appris comment dresser un plan, organiser mes différentes tâches, et surtout j’appris la stylistique et j’étudiai les procédés littéraires, les modes de composition des auteurs soumis à ma perspicacité ! Ah ! les figures de style, la syntaxe, le vocabulaire, la forme et le fond d’un texte, comme je m’y plongeai avec délice ! Et comme je mis d’ardeur à substituer aux verbes « être, se trouver, il y a »...un verbe intransitif baguette_feefou réfléchi, de nature à « faire image ».

    Ecrire, c’est en effet rendre proche une image, un sentiment, une réflexion, avec précision et finesse, s’il se peut. Et je m’appliquai !...

    « Au-dessus des nuages il y a un aigle » devint « plane un aigle » ; « Sur un ciel bas et plombé il y a la flèche de la cathédrale » fut remplacé par « pointe la flèche de la cathédrale » ; « Sur le toit il y a un drapeau » me suggéra aussitôt « flotte un drapeau » et « Une statue est sur la colonne » devint évidemment « surmonte la colonne ».

    Exercice simplet, semble-t-il, mais qui m’ouvrit d’immenses perspectives. Je me fis bientôt un devoir de n’utiliser que des verbes évocateurs, travaillant le dictionnaire à mes côtés, et me pliant au pastiche avec délectation. Wikipédia dit mieux que moi ce qu’il est : « l’imitation minutieuse du style d’un écrivain, reproduisant les formes et les contours de ses phrases, comme la pâte d’un moule reproduit un modèle ». Ce qui ne vise ni le plagiat ni la parodie, mais assouplit la plume aux méandres et subtilités de la langue française.

    Je m’attelai avec passion à ces nouvelles tâches.chapeau_fleurs

    Et le temps passa...

PASSANTE

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15 avril 2009

LA LETTRE

       (Voici la suite de : "Je serai romancière")


X


    J’étais probablement en congé scolaire ce jour-là puisque je me souviens de maman ouvrant la porte de la cuisine où je débarrassais la table. Elle avait relevé le courrier et soudain s’exclama :

    - Une lettre pour toi ?  Qui t’écris ?... « Mademoiselle Lorraine X... ». Je vous demande un peu : « Mademoiselle » !... On ne sait pas que tu es une gamine ?...

    Non, on ne savait pas ! J’étais figée, partagée entre la joie et l’inquiétude, je pensai brusquement à la réaction de ma mère qui allait comprendre que je m’étais cachée d’elle, que je m’étais tue, que j’avais osé...Mais la joie de recevoir une réponse, même si elle était négative, me rassurait toutefois : jeume_femmeje n’avais pas importuné, on prenait la peine de m’écrire et...non, l’enveloppe ne contenait pas mon texte en retour, c’était une simple feuille de papier à lettre que maman sortait prestement de l’enveloppe, tandis que j’attendais le verdict :

    « Mademoiselle, j’ai bien reçu votre nouvelle, je l’ai lue avec intérêt,. On sent que vous êtes très jeune, mais le récit est agréable, se laisse lire et j’ai le plaisir de vous annoncer que je le publierai dans le n° ... de la revue. Si vous avez un n° de C.C.P. faites-le-moi parvenir afin que je vous verse votre cachet «

    Maman n’était jamais à court d’argument.  Française, issue d’une famille ou cinq filles n’avaient pas eu la vie facile à cause du départ du père pour une destination inconnue  et qui ne revint jamais, elle avait tôt acquis  le sens de la répartie, et sa vivacité mêlée d’espièglerie lui restait par-delà les années. Mais cette fois-ci, elle fut sans voix. Tout comme moi, d’ailleurs !  Elle était restée debout. Elle s’assit, puis me regarda et sa voix était toute changée :

    - Ma petite fille, dit-elle, tu as donc écrit en cachette ?

    Je bafouillai un « oui » qui m’étranglait un peu. Mais maman semblait anéantie :

    - Tu y tenais tant que ça à cette idée d’écrire ? Et moi je n’ai pas compris...

    Puis me regardant bien en face, de ses yeux bleus délavés par les larmes versées pendant tant et tant d’années après la mort de mon père :

    - Peut-être que tu y arriveras. Peut-être que ce sera très difficile. Tu le sais bien, n’est-ce pas, que je ne peux pas te payer d’études ? Que je le voudrais du fond du cœur, mais c’est impossible !

    C’est moi qui l’ai rassurée. J’ai dit que cela ne faisait rien, que je continuerais la couture et les cours du soir de sténo-dactylographie, et que j’écrirais pendant mon temps libre. Je la revois, les mains abandonnées sur ses genoux, désemparée.  Elle ne me gronda pas et le soir, quand mon frère aîné rentra  (Il était aussi mon tuteur, je le rappelle)  elle lui expliqua un étonnement provoqué par mon attitude de dissimulation et plus encore par la réponse du rédacteur en chef.

    J’allai dormir le cœur en paix.

PASSANTE

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15 mars 2009

UNE ANNEE SCOLAIRE DIFFERENTE...


   (Ceci met un terme à mes années d’école primaire et surtout à l’histoire de Mademoiselle Angèle. Je reprendrai un peu plus tard le récit des années secondaires qui déterminèrent finalement ma vie)

X

  abientotx Vint la distribution des prix. Je terminai avec « Succès » (soit 6/10), c’est-à-dire peu ; je ne m’attendais à rien d’autre, toute l’année m’avait pesé, écartelée entre le chagrin de maman qui se remettait très mal de la mort de mon père et l’hostilité d’autant plus ressentie de l’institutrice.

    Sans que je m’en rende compte, l’atmosphère de l’année écoulée m’avait peu à peu recroquevillée sur moi-même. Je n’étais bonne à rien, j’étudiais machinalement, sans entrain, sauf les cours de français.

    Un détail d’apparence insignifiante allait pourtant me réveiller de cette longue apathie.

    Sœur Emmanuelle revenue d’Afrique en juillet, fut notre institutrice en 4ème année. C’était une religieuse au visage étroit encadré de la coiffe blanche et toute noyée dans son habit noir. Dés son arrivée, elle utilisa une porte condamnée pour la garnir de rayons sur lesquels elle rangea des volumes.

    - Maintenant nous avons une bibliothèque, dit-elle. Et celles qui arrivent entre une heure dix et une heure et demie pourront lire pendant vingt minutes, avant que la cloche sonne. Et surtout, ajouta-t-elle, si vous hésitez devant le sens d’un mot, venez à mon bureau, je vous l’expliquerai.

    J’exultais ! Lire ! Maman comprit mon impatience à partir plus tôt pour l’école. Nous n’étions que quelques assidues mais Sœur Emmanuelle, corrigeant les devoirs à l’encre rouge, levait parfois la tête et nous souriait avec bienveillance. Un jour, je me heurtai à un mot inconnu. Je n’hésitai pas, je me levai et allai au bureau de l’institutrice. « Ma Sœur, qu’est-ce que ça veut dire, « affable » ?

    Elle me regarda pensivement et ses yeux bruns s’adoucirent encore. « Affable ? dit-elle. Cela veut dire gentille, aimable, comme vous, Lorraine ».

    ados_016Je restai muette. J’étais bouleversée. Quelqu’un me trouvait aimable, quelqu’un me le disait ! J’avais tout à coup envie d’être bonne, travailleuse, d’étudier ma leçon de science qui m’endormait d’habitude, de comprendre les maths pour lesquelles je n’étais pas douée, d’être une élève dont on se félicite et non la morne avant-dernière qui recueille péniblement un « Succès » à la fin de l’année.

    Une secrète joie de vive s’empara de moi. En même temps, je ne voulais pas déchoir aux yeux de Sœur Emmanuelle et de bulletin en bulletin, je vis monter mon niveau scolaire. J’eus aussi ma première ivresse d’orgueil ! Nous avions appris à composer une rédaction et si certaines penchaient laborieusement leur profil sur la page blanche, j’éprouvai quant à moi une facilité réjouissante à écrire. J’y découvrais une volupté inattendue, les mots suivaient les mots sans hésitation, le récit s’élaborait avec logique, un raisonnement clair m’amenait à la fin du texte, que je fus une des premières à rendre à l’institutrice.

    La semaine suivante, elle m’appela aussitôt : « Lorraine, venez sur l’estrade ». Interloquée, j’obéis. « Vous allez lire votre rédaction à vos compagnes. C’est la meilleure, je vous félicite ». coquelicots

    J’étais comme étourdie, j’avais eu si peu de satisfaction jusqu‘ici dans mes études et voilà que, d’un coup, on me projetait en pleine lumière ! Je bafouillai un peu, puis m’affermis. Je ne savais pas que c’était la première d’une longue série de rédactions que je lirais devant tout le monde, au cours de cette année-là et des suivantes. Mariette et Denise avaient la figure pincée, leur travail était bon cependant, mais, disait Sœur Emmanuelle « La rédaction de Lorraine est plus vivante, plus originale ».

    Chez moi, on s’en réjouit, mais pas assez cependant pour changer d’avis : non, je ne serais pas romancière, j’apprendrais la couture. Et qu’on ne discute plus !

    L’année scolaire s’acheva. J’eus une « Distinction » qui me combla. Les vacances revinrent et, devant chez nous, une fois encore la foire du Midi dressa ses tréteaux.

PASSANTE
 

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08 décembre 2008

VOUS ETIEZ PROFESSEUR DE FRANCAIS...

    Mon « Bonheur du jour » aujourd’hui, c’est vous, Mademoiselle C. Je n’ai jamais connu votre prénom. Et pourtant, trois fois par semaine, vous étiez là, sur l’estrade des secondaires où pendant quatre ans vous nous avez appris  le « français ». Je me suis éveillée avec votre visage, ce matin, et un flot de souvenirs vous accompagne. Alors, je vous les dédie...

    Je vous revois, la quarantaine discrète et élégante, vos livres sous le bras, entrant dans la classe avec le sourire. Le « français », c’étaient la grammaire et son cortège, le participe présent  du verbe « oindre »  (oignant) ou le présent du subjonctif : (que j’oigne) et bien sûr l’impératif (oignons !...).Mais là ne s’arrêtait ni votre science ni votre sens de l’humour. J’appris  à dire : « je décollette », avec deux « l » et deux « t ». Et ce qui « barbait » les autres me passionnait... L’ «Anthologie des Poètes français » devint, grâce à vous, mon livre de chevet. Le soir, dans mon lit, je lisais des textes d’André Theuriet qui parlait si bien de la nature, j’apprenais par cœur des poèmes d’Emile Verhaeren (et j’étais fière d’être Belge !), je découvrais Claudel (trop peu), François Coppée (il était à la mode), Sully Prud’homme dont « Le Cygne » m’emportait vers "la grotte où le poète écoute ce qu'il sent...", j’écoutais tonner en moi Victor Hugo et sa "Conscience" . "L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » me posait des questions, me ramenait en arrière, me coupait le souffle, m’enchantait et me terrifiait.

    Et enfin, ii y avait les rédactions. Mon cœur battait quand vous lisiez le premier nom de votre liste de copies...C’était souvent moi, ou j’étais  la seconde, l'une de celles qui, le cœur battant venaient lire leur texte devant la classe. C’était pour vous que j’écrivais le jour même où vous nous donniez le sujet.  Pour moi aussi, bien sûr, mais votre intérêt me soutenait, me portait, me donnait des ailes et des mots. Je vous dois d’avoir affermi cette volonté d’écrire, malgré les difficultés financières, les études interrompues trop tôt (je devais gagner ma vie !), le courage de poursuivre envers et contre tout, en autodidacte, jusqu’à atteindre mon but. A 15 ans je voulais être romancière. A 30 ans j’étais journaliste. Et j’ai adoré mon métier. Vous auriez été contente de le savoir. Vous êtes partie trop tôt..

    Mais aujourd’hui, je vous le dis et je sais que, quelque part, comme autrefois, vous m’écoutez...

corbeille_rose

PASSANTE

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